Un fleuve en colère

Des dizaines de maisons pourraient disparaître sur la Côte-Nord, en Gaspésie et dans le Bas-Saint-Laurent en raison de l’érosion des berges. Les scientifiques sont à pied d’œuvre dans une course contre la montre.

par Pascale Guéricolas
Un fleuve en colère

Photo: Jacques Gratton

Oubliez les traditionnels bruits de frottement de la glace sur la coque du navire et les grondements du moteur forçant le passage à travers la banquise si vous prenez le traversier entre Matane et Baie-Comeau en hiver.

Penché sur le bastingage, en ce matin de février, un marin contemple les gros glaçons qui flottent dans l’eau du fleuve Saint-Laurent. « Il y a 10 ans, le navire devait utiliser la même brèche dans la glace à l’aller et au retour. Plus aujourd’hui », dit-il.

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Depuis 1997, les glaces se forment tard en janvier et disparaissent tôt en mars ou avril, confirme Jean-Pierre Savard, chercheur à Ouranos, le consortium sur la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques. « Il suffirait que la température augmente de 2 °C pour que le golfe soit libre de glace l’hiver. Selon nos modèles, cela pourrait se produire entre 2050 et 2100, ou même avant. »

Déjà, à Natashquan, dans le nord du golfe, la somme des degrés sous zéro dans une journée – une unité que les scientifiques appellent degrés-jours de gel – est passée de 1 600 dans les années 1920 à près de 1 350 en 2005. Un signe que la tem­pérature ne cesse de grimper l’hiver, ce qui retarde le gel de l’estuaire.

Un fleuve Saint-Laurent sans glace n’est pas sans conséquence. Les rives de sable et d’argile sont désormais exposées aux tem­pêtes, fréquentes en automne et en hiver. Les ravages qu’elles causent sont bien connus sur la Côte-Nord et aux Îles-de-la-Madeleine. Mais on en prend maintenant conscience aussi sur la rive sud. La tempête du 6 décembre 2010 a provoqué un véritable électrochoc dans le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie : 500 personnes ont dû être évacuées de leurs maisons inondées. Certaines pour de bon.

Jesse Tremblay n’a oublié aucune minute de cet événement et elle en parle encore aujourd’hui la gorge nouée. Ce jour-là, elle a vu les vagues dévorer une dizaine de mètres de sa cour arrière, en bordure du Saint-Laurent, à Sainte-Flavie, tout près du célèbre restaurant Capitaine Homard. Son conjoint, lui, luttait contre les éléments. « Tout ce à quoi il pensait, c’était à ramasser les jouets des enfants éparpillés au bord de l’eau. J’avais peur qu’il parte avec la marée », raconte la jeune femme en tremblant. « La moitié du garage est partie en une vague, l’eau frappait dans la porte patio », ajoute son conjoint, Jimmy Guay, la voix éteinte.

L’effet combiné de la marée haute, de la tempête et d’une dépression atmosphérique a fait sombrer leur rêve d’une vie au bord de l’eau. Leurs trois enfants ne connaîtront pas la même enfance que leur père, le kayak sur la galerie. La maison est tombée sous les coups de la pelle mécanique, le couple n’ayant pas les moyens de payer les réparations s’il arrivait que le fleuve gonfle encore ses vagues. La famille s’est installée ailleurs dans le village, mais trop loin de l’eau à son goût.

À deux portes de leur ancienne maison, leurs voisins et amis Rose-Marie Gallagher et Pierre Bouchard ont fait un autre choix. Même si leur demeure aux allures de ventre de navire en bois a été malmenée par la tempête du 6 décembre, ils veulent continuer de profiter de l’immense horizon maritime. « On a volé du terrain à la mer, la mer va venir le chercher », philosophe Pierre Bouchard, qui a élevé ses quatre enfants avec Rose-Marie dans cet ancien chalet.

Un sourire ironique au coin de ses yeux bleus, le pêcheur, plongeur et kayakiste se gausse du discours alarmiste des scientifiques. Leurs propos ont poussé les propriétaires d’une quarantaine de résidences principales à quitter le bord de l’eau. Oui, les glaces diminuent, mais le risque ne fait-il pas partie de la vie ? s’interroge Pierre Bouchard.

Ce risque, Pascal Bernatchez, qui dirige la Chaire de recherche en géoscience côtière de l’Université du Québec à Rimouski, cherche justement à le mesurer avec précision. Les pieds dans la neige, il constate que les amas de glace qui forment des sculptures sur la rive ne mesurent plus que 50 cm, contre un ou deux mètres il y a quelques années. Il inspecte une caméra fixée à un poteau, sur la plage de Pointe-au-Père, en banlieue de Rimouski. L’appa­reil filme le rivage toutes les 15 minutes. Ces images, transmises au labo de Pascal Bernatchez, permettront de scruter le comportement de la côte en cas de tempête ou même par temps calme. Cet outil fait partie du matériel de surveillance mis en place par la Chaire depuis quelques années.

De Québec à Natashquan, et tout le long de la côte gaspésienne, 4 200 bornes montent désormais la garde. Elles servent de points de référence aux chercheurs pour mesurer le recul des plages, photographier l’atteinte aux falaises, documenter l’avancée de la mer. Le but de ce travail de fourmi : constituer une cartographie très précise des zones à risque le long du Saint-Laurent.

Jusqu’ici, les scientifiques n’intégraient pas les vagues dans le calcul du niveau de l’eau, explique Pascal Bernatchez. Ils ignoraient par conséquent jusqu’à quelle distance l’eau pouvait pénétrer dans les terres. Une ignorance que tente de pallier Urs Neumeier, professeur à l’Institut des sciences de la mer de Rimouski.

Depuis presque deux ans, il quantifie la force et la hauteur des vagues grâce aux données fournies par trois appareils placés à 30 m de profondeur dans le fleuve. « La population n’a pas conscience de la force des vagues, alors que cette donnée est essentielle pour que les infrastructures bâties sur les rives tiennent le coup », explique le chercheur.

Son collègue Simon Senneville, lui, prévoit le comportement des glaces de rive et des glaces de mer en fonction des courants marins, de l’augmentation de la température, des précipitations. Ses recherches contribuent à préciser le portrait maritime du fleuve.

Un fleuve qui pourrait d’ail­leurs prendre de l’expansion au cours des prochaines années et se répandre un peu plus vers les terres. « Avec la hausse appréhendée du niveau des mers, l’aléa numéro un pour les populations côtières dans l’avenir, ce seront les inondations, et pour l’instant aucun zonage n’en tient compte », déplore le géomorphologue Pascal Bernatchez.

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Débris causés par les vagues sur la route
à Pointe-au-Père, en banlieue de Rimouski,
en décembre 2010.
- Photo : UQAR/Laboratoire de dynamique
et de gestion des zones côtières

La menace n’a rien d’une vue de l’esprit. Le niveau de la mer a monté de 17 cm en 50 ans aux Îles-de-la-Madeleine. Et il pourrait gagner entre 60 cm et un mètre, plus même, d’ici 2100 si la banquise de l’Arctique et du Groenland continue à fon­dre. Pour corser ces prédictions, la rive sud du Saint-Laurent s’enfonce dans la croûte ter­restre, tandis que la rive nord, elle, se soulève imperceptiblement. En raison de cette fantaisie géologique, certaines zones, comme les Îles-de-la-Madeleine et le pourtour de la baie des Chaleurs, pourraient être facilement inondées.

Leurs instruments braqués sur les berges, les chercheurs prennent conscience des mécanismes à l’œuvre. Ils savent depuis longtemps que la disparition des glaces contribue à l’érosion des rives. Lorsque le thermomètre joue au yoyo, les cycles de gel et dégel accélèrent aussi l’effritement des falaises. Mais voilà qu’on découvre qu’une nouvelle donnée doit être prise en compte : l’action du sable.

Le sable a la propriété d’absor­ber le choc des vagues déferlant sur la côte. À Maria, dans la baie des Chaleurs, certaines maisons juste en face de grandes plages ont échappé à l’assaut des vagues le 6 décembre 2010, tandis que d’autres bâtiments, plus éloignés de l’eau mais sans plage, ont été inondés.

Cette arme antiérosion est cependant bien fragile. Un barrage sur une rivière, une cons­truction sur une plage, et voilà ce sédiment parti au large, laissant la côte à nu. Certains résidants aggravent le problème en empilant des pierres pour retenir leur terrain, comme le constate Yann Ropars, consultant en hydrodynamique portuaire et côtière. « L’enrochement est énorme, il empiète sur la plage. Et en plus, il la fait disparaî­tre. » Cet amas rocheux empêche en effet le sable de circuler. L’énergie des vagues qui frappe cette structure se concentre en ses extrémités, ce qui accélère parfois l’érosion des terrains voisins.

Même phénomène avec les murs construits pour protéger les talus. En les frappant, la vague conserve sa force et érode la plage lorsqu’elle se retire vers le large. En plus, ces ouvrages, censés protéger les résidants, se retournent contre eux quand l’eau s’accumule derrière, selon François Morneau, coordonnateur de l’expertise scientifique au ministère de la Sécurité civile. « Quand ça brasse un peu, la vague passe par-dessus le mur et beaucoup d’eau entre dans la maison, des arbres déracinés sont projetés sur la façade. Cela devient très dangereux pour les gens. Là, on doit évacuer, car les vitres sont fracassées. »

Toutes ces mises en garde n’ont pas empêché Lise Beaudet, son frère et son conjoint, Nelson Deschênes, de construire un jumelé sur un terrain en bordure de plage, à Sainte-Luce – juste avant l’interdiction de bâtir près de l’eau, cette municipalité ayant été très touchée par la tempête du 6 décembre 2010. « Tu as le choix d’avoir peur ou non. Nous, on ne va pas s’empêcher de vivre parce qu’il y a eu une grande marée à Sainte-Luce », justifie cette résidante. La maison, que son conjoint entrepreneur a cons­truite, est à l’épreuve des intempéries, selon lui. Des panneaux sur la façade contre les rafales, un mur de protection devant, et surtout aucun sous-sol ni vide sanitaire par lequel l’eau pourrait s’infiltrer. Les tempêtes peuvent déferler, ils sont prêts…

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QUELQUES PISTES


erosion-2La végétalisation

Depuis 30 ans, Liz Fortin plante des arbres sur son terrain de Sainte-Flavie (photo) pour se protéger des embruns et retenir le sable. Argousiers, épinettes bleues, cassissiers, rosiers des sables…

Avec l’aide d’une association locale, le Comité ZIP du Sud-de-l’Estuaire, cette farouche militante du Comité de protection des berges de Sainte-Flavie a choisi des végétaux dont les racines retiennent le sable. À cette barrière verte, elle a ajouté un enrochement qui rappelle, par sa pente douce et la couche de sable ajoutée par-dessus, les plages naturelles.

Ses efforts semblent avoir porté leurs fruits, puisque son terrain a tenu le coup le 6 décembre 2010, contrairement à ceux des voisins, qui avaient privilégié la vue et tout rasé. Le terrain de Liz Fortin devient donc un lieu d’expériences pour lutter contre l’érosion.

La recharge en sable
Surtout pratiquée aux Îles-de-la-Madeleine, menacées par l’érosion, cette technique permet d’alimenter les plages avec du sable et du gravier venus d’ailleurs, pour absorber l’énergie des vagues. Une opération coûteuse, qui doit être renouvelée fréquemment.

Les protections végétales
Depuis 2004, Marcelle Tremblay, Danielle Fortin et d’autres habitants de la rue Labrie, à Pointe-aux-Outardes, au sud de Baie-Comeau, savent que l’érosion de la falaise menace leurs maisons, une quinzaine de mètres plus haut. Chaque été, une soixantaine de résidants se mobilisent et charrient des balles de foin et des branches de sapin sur la plage dans l’espoir de ralentir le processus. Les dommages trop importants des dernières années les obligeront quand même à déplacer leurs résidences plus loin de la rive.

Les épis
Le but de ces constructions installées perpendiculairement au fleuve est de capturer le sable qui migre le long de la côte avant qu’il s’enfuie au large.

- En pierres. C’est le modèle auquel réfléchit la municipalité de Pointe-aux-Outardes pour protéger le reste de sa fameuse rue Labrie, juchée sur la falaise de sable qui s’érode. Plusieurs alignements de rochers, perpendiculaires à la plage, sur le modèle d’un quai, capteraient le sable en migration et rehausseraient le niveau de la plage afin de préserver le bas de la falaise.

- En branches et en pieux. Après des années de lutte, Yves Fabe, propriétaire du gîte La Baie du soleil couchant, à Longue-Rive, à l’ouest de Forestville, et ses voisins ont réussi à attirer l’attention des pouvoirs publics sur l’importance d’un marais, menacé d’ensablement. Ils attendent beaucoup du système d’épis en bois entrelacé de branches – aux allures d’arêtes de poisson – qui sera bientôt installé sur la plage avec l’aide du Comité ZIP de la rive nord de l’estuaire. De l’élyme des sables et des rosiers sauvages, végétaux dont les racines retiennent la berge, seront également plantés. Le but est de créer une accumulation de sable plus loin sur la plage, qui empêcherait ce sédiment d’envahir le marais et de le transformer en baie. Actuellement, 354 espèces d’oiseaux, dont le hibou des marais ainsi que de nombreux oiseaux migrateurs, fréquentent cette zone humide. Leur survie est en péril si la mer gagne du terrain.

 

erosion-3Les ouvrages lourds de protection
Des murs ou des enrochements s’imposent parfois pour protéger des infrastructures ou une route, mais ils doivent être adaptés aux réalités locales.

- À Rivière-du-Loup, le ministère des Transports du Québec (MTQ) a installé l’an dernier un enrochement au large, relié à une digue, pour préserver un marais soumis à l’érosion, le long de l’autoroute 20. Ces rochers cassent la force des vagues, et l’accumulation de sédiments sur la digue empêche l’eau salée d’entrer dans le marais. Déjà, la spartine qui y pousse a repris de la vigueur, pour le plus grand plaisir des oies blanches, qui se nourrissent de sa racine.

– Le MTQ tente également de prévoir les changements climatiques à venir en rehaussant le niveau de certains murs de protection, comme ceux qui longent la route 132 dans la région de Mont-Saint-Pierre, en Gaspésie. La route y est coincée entre les embruns du fleuve et la falaise qui s’effrite. On réfléchit aussi en laboratoire à une nouvelle composition de murs pour mieux répartir le choc des vagues.

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Photos :

- Collection privée
- Ministère des Transports du Québec

 

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