Voyage au pays du gaz de schiste

Le Québec n’est pas le seul à posséder un sous-sol gorgé de gaz qui pourrait le rendre riche. Depuis trois ans, en Pennsylvanie, c’est la ruée.

par
Voyage au pays du gaz de schiste

Sur le pas de la porte de son bungalow, Stephanie Hallowich me lance un regard intrigué : « Vous venez de Montréal ? Pourquoi vous intéressez-vous au gaz naturel de la Pennsylvanie ? » Hickory, village champêtre où habite cette comptable de 38 ans, est depuis trois ans le cœur vibrant d’un Klondike gazier qui englobe la grande région de Pittsburgh et transforme son économie. Apprenant que le Québec s’apprête peut-être à connaître une ruée similaire vers le gaz, elle m’invite à la suivre dans sa cour.

« J’interdis à mon fils de neuf ans et à ma fille de cinq ans de dépasser les limites de notre terrain », dit cette petite femme blonde en grimpant sur une butte gazonnée. En contrebas, on aperçoit une grande terre agricole sur laquelle a été aménagée une zone d’exploitation gazière, comme on en voit une centaine dans les environs. Trois hommes coiffés d’un casque de sécurité s’activent autour d’un des quatre puits de gaz qu’on y a creusés. Un peu plus loin, un camion-citerne se dirige vers un bassin grand comme une piscine olympique rempli d’une eau brunâtre, résidu des opérations de forage. Un léger bourdonnement parvient jusqu’à nous, indiquant la présence, de l’autre côté d’un petit bois, d’une station de compression qui propulse le gaz nouvellement sorti de terre dans le réseau de pipelines.

Ce site industriel n’est pas plus bruyant qu’une exploitation agricole. Et les têtes de puits – des cylindres de métal munis de valves à peine plus hauts qu’un homme – sont plus discrètes que des silos à grains. « Ne vous méprenez pas, me dit Stephanie Hallowich. La nuit, nous sommes régulièrement réveillés par des bruits soudains, stridents, provenant de la station de compression. Sans parler des camions qui circulent 24 heures sur 24. »

La jeune industrie gazière du Québec et ses opposants suivent comme un feuil­leton palpitant la ruée vers le gaz de la Pennsylvanie. Les prospecteurs s’embal­lent devant la pluie de millions qui fouette l’État, tandis que les écologistes ont l’impression d’assister à un drame. Les deux camps puisent dans l’expérience pennsylvanienne des arguments pour alimenter le débat sur le gaz au Qué­bec. Car l’automne sera chaud : le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement consultera la population au sujet d’une éventuelle production gazière. Et au printemps, les libéraux de Jean Charest comptent déposer un projet de loi sur les hydro­car­bures qui fixera les règles à suivre pour l’indus­trie. L’été n’était pas encore fini que les protestations citoyennes se multipliaient dans les campagnes de la vallée du Saint-Laurent.

Mère Nature a fait au Québec et à la Pennsylvanie le même cadeau, enfoui à environ deux kilomètres sous terre : une for­mation composée de schiste argileux qui comprend un vaste réservoir de gaz naturel. Le gisement du Québec, dans lequel on a foré une vingtaine de puits d’essai, porte le nom d’Utica. Celui de la Pennsylvanie, déjà troué de plus de 1 700 puits, a été baptisé Marcellus. C’est le plus prometteur du continent nord-américain, qui en compte une trentaine. Le gaz contenu dans le schiste de Marcellus pourrait à lui seul subvenir aux besoins en gaz des États-Unis pendant 15 ans, estiment les géologues. Dans ce pays, le gaz est surtout utilisé pour chauffer les immeubles et produire de l’électricité. (Le potentiel du schiste d’Utica, moins bien connu, pourrait être jusqu’à 10 fois moindre.)

Pour l’industrie, exploiter les schistes est une solution ultime. À l’instar du pétrole, les réserves traditionnelles de gaz s’épuisent en Amérique du Nord. Pour éviter la pénurie, il faut se tourner vers des gisements d’un autre type, comme les sociétés pétrolières ont trouvé une solution de rechange dans l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta.

L’intérieur d’un schiste ressemble à celui d’une tablette de chocolat Aero. Le gaz y est enfermé dans des milliards de bulles. Pour le libérer, il faut injecter dans un puits quelque 15 millions de litres d’eau sous forte pression. L’eau pulvérise la roche et le gaz remonte à la surface.

À Hickory, où habite Stephanie Hallowich, cette opération de fracturation hydraulique a été répétée une centaine de fois depuis 2007. Assez pour transformer en chantier ce paisible patelin de 3 400 habitants – et quelques centaines de chevreuils. La mise en place d’un puits de gaz prend de six à neuf mois. Une foreuse, véritable mastodonte d’acier équipé d’une tour haute comme un immeuble de 10 étages, creuse d’abord le puits. Ensuite, des camions-citernes transportent l’eau sur place, ce qui représente plus de 200 chargements par opération. « J’avais l’impression que l’on construisait un centre commercial tous les 500 m ! » raconte Bob Donnan, jardinier paysagiste de 60 ans qui travaille dans la région.

Le rythme des forages a diminué dans le village (lors de mon passage, seulement quatre foreuses s’activaient en grinçant). Mais le grand chantier reste ouvert, car il faut relier la centaine de puits des environs au réseau de gazoducs de l’État. Des pelles mécaniques creusent des kilomètres de tranchées dans les rues et sur des terrains privés pour y enfouir des tuyaux. Le soir, la rôtisserie locale se remplit d’ouvriers aux bras musclés et tatoués.

La frénésie du gaz est visible un peu partout sur les terres vallonnées et verdoyantes au sud-ouest de Pittsburgh. Le long de l’autoroute 79, épine dor­sale de la région, les tours des foreuses font partie du paysage. Les producteurs ont choisi Canonsburg, petite ville à 30 minutes de route de la métropole, pour y installer leurs sièges régionaux. Une vingtaine de sociétés, du Texas pour la plupart, ont loué presque tous les locaux commerciaux disponibles. Un hôtel Hilton de 175 chambres vient d’ouvrir ses portes, les deux autres établissements hôteliers de la ville ne pouvant suffire à la demande.

« L’économie de la région est en plein boum ! » lance Dewitt Peart, président de l’Alliance régionale de Pittsburgh, rattachée à la Chambre de commerce. Les aciéries locales, qui ont souffert de la concurrence chinoise dans la dernière décennie, produisent au maximum de leur capacité. « Les puits, qui atteignent une profondeur de deux kilomètres, doivent être tubés : on visse des tubes d’acier les uns à la suite des autres jusqu’au gisement, explique-t-il. Vous imaginez la quantité d’acier nécessaire ? »

L’exploitation du schiste de Marcellus fait travailler plus de 88 500 personnes, estiment des chercheurs de l’Université de Pennsylvanie. Les emplois indirects – une aciérie ou un casse-croûte qui augmente son effectif pour faire face à la demande – représentent la part du lion.

Un autre phénomène stimule l’économie locale : l’enrichissement soudain des propriétaires des terrains où on a foré des puits. Au Québec, un propriétaire foncier ne possède pas les droits miniers sur le sous-sol de son terrain. En Pennsylvanie, si. Les redevances sur l’exploitation du gaz vont donc dans les poches du propriétaire plutôt que dans les coffres de l’État. Et ceux qui ont bien négocié leur contrat avec le producteur touchent le gros lot !

C’est le cas de Robert Deiseroth, fermier de 65 ans à la poigne solide, qui m’accueille dans sa résidence de Hickory. Les photos encadrées qui décorent sa cuisine dernier cri le montrent exhibant de grosses prises lors de voyages de pêche en Ontario et en Floride. « Une passion financée par mes trois puits ! » dit-il. (L’un d’eux est situé à un jet de pierre de sa maison.) Chaque mois, il touche 14 % des recettes de la production de gaz sur sa terre. « Mon dernier chèque était de 3 800 dollars. Mais en 2008, lorsque le prix du gaz atteignait des sommets, je recevais jusqu’à 20 000 dollars par mois. »

La promesse d’argent facile fait tourner les têtes. Les autorités de l’aéroport de Pittsburgh, flairant la bonne affaire, ont invité les sociétés gazières à venir forer sur leur vaste terrain. Des droits de forage ont même été acquis à l’intérieur de la ville de Pittsburgh ! Une trentaine de puits pourraient bientôt être creusés dans quelques boisés de Lincoln Place, quartier pauvre aux rues étroites qui s’étend sur des collines en bordure du centre-ville. L’opposition s’organise. Une vingtaine de résidants ont planté sur leur terrain une pancarte clamant : « Non au forage dans notre quartier ! » « C’est insensé », me dit l’un d’eux, Michael Bitsura, joint au téléphone. « La poignée de propriétaires qui ont conclu des contrats avec les compagnies gazières empocheront des dizaines de milliers de dollars. Et le reste de la population endurera, sans compensation aucune, le bruit et la circulation des poids lourds – sans parler des risques pour la santé ! »

Ce qu’on craint le plus, c’est une explosion comme celle du puits Punxsutawney Hunting Club 36H, en juin. L’équipe de forage venait tout juste de terminer la fracturation hydraulique lorsqu’il a éclaté sous la pression, projetant du gaz et de l’eau à 20 m du sol… pendant 16 heures ! Par chance, le puits était situé dans une pourvoirie à deux heures de route de Pittsburgh, loin de toute habitation, et le gaz ne s’est pas enflammé.

Un tel accident est rare, mais ses conséquences dans un quartier comme Lincoln Place seraient sérieuses, explique Conrad Volz, qui dirige, à l’Université de Pittsburgh, un centre de recherche en santé publique. « Il faudrait évacuer les gens dans un rayon de 1,6 km. Cela toucherait près de 5 000 personnes, cinq écoles primaires et une secondaire ! » dit ce professeur, âgé de 56 ans.

Le véritable problème de l’industrie gazière est toutefois la gestion de l’eau. Pour augmenter la force du jet qui fracasse le schiste, on ajoute à l’eau du sable et plus de 80 produits chimiques (moins de 1 % de la mixture), dont certains sont toxiques. Environ le quart de ce fluide remonte à la surface du puits après la fracturation, rapportant des profondeurs de la terre des contaminants – naturels, ceux-là -, comme de l’arsenic et du benzène, un liquide cancérigène. Et beaucoup de sel : cette soupe est sept fois plus salée que l’eau de mer ! (Au Québec, où la composition minérale du schiste est différente, le résidu de la fracturation hydraulique est quatre fois moins salé que l’eau de mer, indique le ministère des Ressources naturelles.)

Que faire de ces quelques millions de litres ? On les déverse d’abord dans un large bassin isolé du sol par une toile étanche. Puis, on transporte ce fluide par camions-citernes aux usines de traitement des eaux de la région. Mais il y a un hic : ces usines, en Pennsylvanie comme dans la plupart des villes nord-américaines, n’ont pas la capacité de traiter les matières dissoutes – sel, chlorure, calcium et autres – contenues dans le fluide. « Celui-ci est donc rejeté dans les cours d’eau sans avoir été complètement traité », dit Conrad Volz. On procède au Québec de la même façon.

Au sud de Pittsburgh, c’est la rivière Monongahela, surnommée la « Mon », qui sert de « décharge » au fluide. Quelque 350 000 personnes y puisent leur eau ! En 2008, cette eau a commencé à dégager une odeur d’œufs pourris et à laisser des traces blanches sur la vaisselle et dans les cuvettes des toilettes. Des tests ont montré que le taux de matières dissoutes dans la Mon surpassait de 100 % la limite imposée par l’État.

Les autorités locales ont alors assuré que la santé des gens n’était pas en danger. Le Département de la protection de l’environnement de la Pennsylvanie est tout de même intervenu. Les usines d’eau potable de la région pouvaient continuer de traiter les eaux résiduelles de l’industrie gazière, mais en moins grande quantité : pas plus de 1 % du volume d’eaux usées traité quotidiennement. En quelques mois, le taux de matières dissoutes était revenu à un niveau acceptable. Mais beaucoup de gens, échaudés, boivent désormais de l’eau en bouteille.

Autre casse-tête : on connaît très mal l’effet de la fracturation hydraulique sur les nappes phréatiques, auxquelles s’alimentent de nombreux résidants ruraux. Certains se plaignent de la contamination de leur puits artésien, notamment Stephanie Hallowich, qui ne reçoit aucune compensation des sociétés gazières et qui dépense, pour sa petite famille, environ 5 000 dollars par année en eau embouteillée. D’autres affirment que leurs animaux – chiens, vaches, moutons – sont tombés malades après le forage d’un ou plusieurs puits sur leur terre. La migration vers les puits artésiens du méthane, combustible qu’on retrouve dans les gisements de gaz naturel, inquiète aussi. Dans YouTube, on peut assister à un spectacle surprenant : des résidants de régions où l’on exploite le gaz de schiste enflamment l’eau de leur robinet ! (Il suffit de maintenir quelques secondes la flamme d’un briquet tout près du jet d’eau pour que jaillisse une boule de feu.) Ce problème ne touche qu’une minorité de gens, mais le danger est réel. En 2007, dans un village de l’Ohio, une explosion est survenue dans le sous-sol d’une résidence dont l’eau était contaminée par le méthane. Le souffle a fait sauter la maison dans les airs !

L’industrie gazière, qui prend soin de pro­téger les nappes phréatiques au moyen d’une solide barrière d’acier et de béton, plaide non coupable. L’eau potable se trouve à une profondeur moyenne de 200 m. La fracturation, elle, se produit à 2 000 m sous la surface du sol. « Nous ne disposons d’aucune preuve scientifique permettant de conclure que les puits de gaz sont liés à ces incidents », admet le professeur Volz.

Cela pourrait changer : l’expert en santé publique vient de recevoir une bourse de 1,8 million de dollars d’une fondation privée pour éclaircir la question. En mars, le gouvernement des États-Unis a également commandé une vaste enquête concernant les effets de la fracturation hydraulique sur l’environnement. Les résultats seront connus à la fin de 2012. (On sait déjà que l’industrie du gaz n’est pas sans tache : 1 435 infractions ont été commises en Pennsylvanie entre 2008 et 2010, dont 268 ayant trait à des bassins de rétention mal conçus.)

D’ici là, la Pennsylvanie n’a pas l’intention de refroidir l’ardeur des producteurs gaziers, qui lui ont versé 389 millions de dollars en impôts l’an dernier. L’État de New York, sous lequel s’étend également le schiste de Marcellus, en a décidé autrement. Un moratoire sur les forages a été imposé, le temps de s’assu­rer qu’aucun risque de contamination ne pèse sur les sources qui alimentent en eau potable les neuf millions d’habitants de la « Grosse Pomme ».

Au Québec, rien n’est encore acquis. Les redevances, que fixera Québec dans sa loi sur les hydrocarbures, seront un point cru­cial. (Les attentes d’André Caillé, prési­dent de l’Association pétrolière et gazière du Québec, sont de 12,5 %). Si elles sont trop élevées, les investissements de prospection pourraient migrer vers d’autres gisements. Le plus important du continent, le schiste de Marcellus, n’est situé qu’à neuf heures de route du Québec.

On songe même à construire un pipeline reliant les puits du schiste de Marcellus aux installations de stockage de Sarnia, en Ontario. De là, le gaz penn­sylvanien aura accès au marché québécois. Avec une telle abondance dans le nord-est du continent, les produc­teurs pourraient décider de laisser dormir le gisement québécois quelques années de plus…

Impossible d'ajouter des commentaires.