Gentilly, la centrale de tous les soupçons

Hydro-Québec s’apprête à remettre à neuf la centrale nucléaire de Gentilly-2. Un chantier controversé qui coûtera près de deux milliards de dollars aux Québécois et qui pourrait s’avérer un énorme «éléphant blanc»…

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Gentilly, la centrale de tous les soupçons

Photo : Hydro-Québec

Les centrales nucléaires ont envahi mes conversations et même mes nuits à partir du 11 mars dernier.

Depuis que la centrale de Fukushima a été endommagée par le gigantesque tsunami qui s’est abattu sur les côtes du Japon, l’industrie nucléaire mondiale vit des heures difficiles. Au Québec, ces tristes événements ont remis sur le devant de la scène un projet qu’on avait un peu oublié, tant l’attention était tournée vers le gaz de schiste et le pétrole du Saint-Laurent : la rénovation de la centrale nucléaire de Gentilly-2, située au bord du fleuve, à mi-chemin de Montréal et Québec.

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Hydro-Québec prévoit y amorcer l’an prochain des travaux qu’elle estime à 1,9 milliard de dollars, pour prolonger la vie de la centrale jusque vers 2035. Une hérésie, selon de nombreux opposants, qui jugent le chantier inutile, risqué… et potentiellement beaucoup plus coûteux. Ferait-on mieux de mettre l’unique centrale nucléaire du Québec au rancart avant de se ruiner dans un nouvel « éléphant blanc », à côté duquel le Stade olym­pique aurait l’air d’une petite souris ?

En m’attaquant à cette question cet hiver, bien avant les événements au Japon, je n’avais aucun a priori. J’étais prête à écouter les arguments de chacun, en essayant de départager les peurs irrationnelles des craintes fondées, les innombrables opinions à l’emporte-pièce des rares faits avérés et des impératifs techniques. Tout un défi !

Après des mois d’enquête, le constat est clair : la remise à neuf de Gentilly-2 a bien peu de chances de profiter aux Québécois. Elle risque plutôt de leur coûter les yeux de la tête !

La perspective d’un démantèlement n’est pas écartée par Hydro-Québec, a annoncé son PDG lors de la présentation du bilan annuel de la société d’État, à la fin mars. Jusqu’à cette intervention inattendue de Thierry Vandal, Hydro-Québec semblait pourtant tenir mordicus à la réfection. Pourquoi ? Difficile à dire, puisque la société d’État a refusé de m’accorder la moindre entrevue à ce sujet, me renvoyant à son site Internet et aux documents qu’elle a déjà rendus publics pour justifier sa décision.

« Le débat est clos et nous ne souhaitons pas le rouvrir », m’a affirmé Marie-Élaine Devault, porte-parole de la société d’État, quelques semaines avant la déclaration du PDG. D’ici six mois, Hydro-Québec entend présenter au gouvernement un nouveau bilan financier de cette rénovation. En attendant, elle juge toujours le projet pertinent. Et refuse toujours de m’accorder une entrevue.

Pas question non plus de me laisser visiter Gentilly-2, même si cette autorisation avait été donnée au magazine Québec Science en 2008. Je n’ai pourtant rien d’une terroriste en puissance. Je n’ai pas obtenu plus d’explications au cabinet de la ministre des Ressources naturelles du Québec, Nathalie Normandeau. Et Énergie Nouveau-Brunswick, qui gère la centrale de Point Lepreau, n’a pas plus accepté de me parler des travaux de remise à neuf d’un réacteur Candu qui y ont cours, une première mondiale.

 

LE CANADA NUCLÉAIRE

Sur les 23 réacteurs en activité, 21 sont situés en Ontario.

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Carte : Philippe Brochard pour L’actualité

À Énergie atomique du Canada (EACL) – la société de la Couronne qui a conçu les réacteurs des deux centrales et qui réalise les travaux à Point Lepreau -, on a aussi refusé de répondre à mes questions sur le transfert d’expérience d’une centrale à l’autre.

On s’attendrait à un peu plus de transparence, alors que des milliards de dollars d’argent public sont en jeu. Toutes ces cachotteries sont malheureusement typiques du nucléaire, une industrie qui préfère souvent se taire, de peur d’alimenter la machine à rumeurs de ses nombreux opposants. Prêts pour un chèque en blanc ?

Au Nouveau-Brunswick, la rénovation de la centrale de Point Lepreau, jumelle de Gentilly-2, accuse déjà trois ans de retard et un milliard de dollars de dépassement des coûts. Hydro-Québec assure qu’elle en tire des leçons et que son propre chantier se déroulera sans anicroche. C’est possible, mais cela n’a rien d’évident.

La centrale québécoise est entrée en activité en 1983, la même année que Point Lepreau, l’unique centrale des Maritimes, située au bord de la baie de Fundy, à une quarantaine de kilomètres de Saint John. Les deux installations exploitent le même modèle de réacteur nucléaire, le Candu 6. D’une puissance de 675 mégawatts (MW), il est prévu pour fournir de l’énergie pendant 25 à 30 ans.

 

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La centrale de Point Lepeau, au Nouveau-Brunswick.
Photo : NB Power Nuclear

 

En 2003, Hydro-Québec et Énergie Nouveau-Brunswick se préparaient déjà à remettre leurs réacteurs à neuf. Les deux sociétés d’État évaluaient alors leurs travaux à environ 845 millions de dollars. En août 2008, la ministre des Ressources naturelles du Québec de l’époque, Julie Boulet, et le président d’Hydro-Québec, Thierry Vandal, annonçaient que le chantier démarrerait en 2011 et qu’il coûterait… 1,9 milliard de dollars !

En août dernier, la société d’État reportait encore d’un an le début des travaux, notamment en raison des retards à Point Lepreau. Aucune nouvelle estimation n’a été donnée ni date de redémarrage. Même la ministre Nathalie Normandeau s’en est inquiétée publiquement après les événements au Japon.

Les membres du mouvement Sortons le Québec du nucléaire (MSQN), eux, m’ont accueillie à bras ouverts. Réunis dans le sous-sol de la Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie, à Trois-Rivières, six sympathisants de la région environnante de la centrale ont bravé la tempête pour venir me raconter pourquoi, selon eux, la rénovation de Gentilly-2 n’avait aucun sens. Il y a là Philippe Giroul et Diane Nourry, deux enseignants à la retraite, Michel Fugère, militant écologiste de longue date, Pierre Lambert, professeur de taï chi, Suzanne Lanteigne, apicultrice, et Marcel Jetté, retraité de la centrale, atteint d’un cancer qu’il attribue aux radiations auxquelles il a été exposé au travail.

Dans cette association née en 2008, certains dénoncent les effets du nucléaire sur leur santé, sur l’environnement ou sur les générations futures, d’autres craignent surtout les dérives militaristes de l’industrie, les factures astronomiques et le manque de transparence.

Pendant deux heures, chacun leur tour, les six membres que je rencontre à Trois-Rivières me dresseront un portrait bien sombre d’Hydro-Québec et de ses amis « nucléomanes ». Plusieurs de leurs interrogations me semblent légitimes, d’autres font sursauter la scientifique en moi. Par moments, à entendre certains, on dirait que Gentilly-2 ressemble à la centrale nucléaire toute déglinguée de la série Les Simpson, avec Thierry Vandal dans le rôle de l’affreux Mr. Burns !

Gentilly-2 présente pourtant un très bon bilan en matière de sûreté et d’efficacité, tout comme sa jumelle de Point Lepreau, du point de vue de la Commission canadienne de sûreté nucléaire et des instances internationales de surveillance de l’industrie. Malheureusement, le fait que ces deux réacteurs aient fonctionné sans problème pendant près de 30 ans ne rend pas leur réfection moins hasardeuse.

Le risque le plus important est celui du dépassement des coûts, qui touche la plupart des constructions ou des rénovations de centrales nucléaires dans le monde. « Au bas mot, rénover Gentilly-2 coûtera quatre milliards », estime le péquiste Jean-Martin Aussant, député de Nicolet-Yamaska, où est située la centrale. D’autres opposants parlent de 10 milliards de dollars !

Sans connaître précisément l’état des lieux, impossible d’avancer des chiffres fiables pour ce chantier d’une complexité inouïe. Chose certaine, l’expérience internationale et l’inflation dans les évaluations de la société d’État n’ont rien de rassurant.

 

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Thierry Vandal, d’Hydro-Québec.
Photo : Mario Beauregard / PC

En 2002, la Commission de l’énergie et des services publics du Nouveau-Brunswick, l’équivalent de la Régie de l’énergie au Québec, recommandait d’ailleurs au gouvernement de Fredericton de ne pas se lancer dans la rénovation de Point Lepreau, jugée être contre l’inté­rêt public en raison des multiples incertitudes financières.

« Mais aux élections provinciales de 2006, les candidats Bernard Lord et Shawn Graham ont pris la défense de la remise à neuf pour accaparer les votes dans la région de Saint John, où les travaux devaient permettre de garder des emplois et engendrer des retombées économiques. La décision a été prise sur une base purement politique », dénonce Yves Gagnon, professeur à l’Université de Moncton.

Pour ce chercheur formé en génie nucléaire à Sherbrooke, spécialiste des politiques publiques de l’énergie et titulaire d’une chaire de recherche en développement durable, le gouvernement de la province et Énergie NB ont fait preuve d’une naïveté incroyable quand ils ont garanti, en 2005, que la rénovation de la centrale se ferait sans dépassement d’échéancier ni de coûts.

Les 700 emplois maintenus en gardant ouverte Gentilly-2 font évidemment partie des arguments d’Hydro-Québec pour en prolonger la vie, tout comme les retombées économiques qu’occasionnera le chantier. Les opposants ne sont pas convaincus, notamment parce que la société d’État semble jouer avec les chiffres à ce sujet.

Dans son site Internet, Hydro-Québec fait état de 600 millions de dollars de retombées, dont plus de 200 dans les régions de la Mauricie et du Centre-du-Québec. Or, dans les documents déposés au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) en 2004, elle les estimait à 130 millions, dont 90 dans la région.

Au Nouveau-Brunswick, le réacteur de Point Lepreau a été arrêté à la fin de mars 2008 pour permettre le début des travaux, qui devaient s’échelonner sur 18 mois et coûter 1,4 milliard de dollars. Pépins et imprévus se sont rapidement accumulés.

En octobre 2008, une barge qui transportait les deux énormes turbines de la centrale s’est retournée dans le port de Saint John à la suite d’une fausse manœuvre, ce qui a entraîné des semaines de retard. Au printemps 2009, il a fallu plusieurs mois à Énergie atomique du Canada pour modifier de l’équipement robotique qui manipulait les tubes de force dans lesquels se produit la réaction de fission. Dans leur dernier communiqué, fin octobre 2010, EACL et Énergie NB ont annoncé qu’il faudrait reprendre à zéro les travaux réalisés depuis l’été sur les tubes de calandre, une autre partie du réacteur.

Au Nouveau-Brunswick, Point Lepreau est un sujet qui fâche. Chaque journée de retard dans les travaux coûte un million de dollars à la province en achat d’électricité de remplacement ! Le gouvernement de Fredericton menace de poursuivre celui d’Ottawa si EACL n’accepte pas d’absorber au moins une partie de ces coûts.

En Ontario aussi, les Candu âgés en font voir à leurs propriétaires. En 2005, la société Bruce Power a décidé de remettre en service deux réacteurs de 670 MW à sa centrale de Bruce A, située en bordure du lac Huron. Ces Candu 6 avaient été mis en dormance dans les années 1990, alors que l’Ontario connaissait d’impor­tants surplus d’électricité.

Le redémarrage devait avoir lieu en 2009, après des travaux estimés à 2,75 milliards. Dernier bilan publié en novembre par TransCanada, principal actionnaire de Bruce Power : 4,8 milliards de dollars de travaux, pour une entrée en service à l’automne 2012 au plus tôt.

Pour Hydro-Québec, la bonne nouvelle viendra peut-être de la Corée, où les ingénieurs d’Énergie atomique du Canada ont commencé au printemps 2009 à changer les tubes de force du réacteur Wolsong 1, un Candu 6 entré en service en 1983. Les travaux seraient sur le point de se terminer, et le redémarrage est prévu pour cet été. Guy Marleau, directeur de l’Institut de génie nucléaire de l’École polytechnique, voit désormais les choses d’un bon œil pour Hydro-Québec : « Les techniques mises au point par EACL pour Wolsong et Point Lepreau vont permettre d’éviter bien des erreurs. »

Aux yeux de certains, ce spécialiste est bien trop proche de la société d’État pour porter un jugement objectif. L’Institut, où six professeurs et leurs équipes possèdent l’essentiel du savoir-faire scientifique dans ce secteur au Québec, aurait fort à perdre si la remise à neuf était abandonnée. Une étude commandée par Hydro-Québec et déposée devant le BAPE en 2004 prédisait qu’un démantèlement de la centrale ferait diminuer de 35 % à 40 % la population étudiante !

« Garder le savoir-faire du Québec en matière de nucléaire est certainement une bonne idée, mais pas à n’importe quel prix », s’insurge le physicien Normand Mousseau, professeur à l’Univer­sité de Montréal, qui juge la réfection de Gentilly-2 bien trop risquée. « On ferait mieux d’acquérir une expertise en démantèlement, qui pourrait ensuite être exportée partout dans le monde », ajoute Philippe Giroul, porte-parole du mouvement Sortons le Québec du nucléaire.

En matière de nucléaire, l’expérience québécoise ne fait pas le poids comparativement à celle de l’Ontario, où sont situés 21 des 23 réacteurs en activité au pays ainsi que les laboratoires d’Énergie atomique du Canada.

Même si du point de vue technique la remise à neuf de Gentilly-2 devait bien se passer, une autre inconnue de taille demeure : on ignore qui sera l’entrepreneur ! En 2009, le gouvernement fédéral a en effet décidé de privatiser la Division commerciale d’Énergie atomique du Canada, qui s’occupe de la vente et de l’entretien des réacteurs Candu dans le monde. L’incertitude sur le nouveau propriétaire fait partie des raisons invoquées par Hydro-Québec pour retarder ses travaux.

Deux entreprises se sont dites inté­ressées : l’ontarienne Bruce Power (qui refuse de confirmer les rumeurs voulant qu’elle se soit désistée depuis) et la société de génie québécoise SNC Lavalin. Difficile de dire quels effets aura le changement de propriétaire de la technologie Candu sur le chantier d’Hydro-Québec. Les coûts seront-ils revus à la hausse ? Le calendrier modifié ? « Tout le monde marche sur des œufs », résume Ramzi Chahine, président du Syndicat professionnel des ingénieurs d’Hydro-Québec.

Même si le chantier devait se dérouler sans anicroche technique ni budgétaire, le professeur Michel Duguay, qui a rejoint les rangs du mouvement Sortons le Québec du nucléaire, entrevoit un tout autre problème : celui d’assurer, à long terme, la sûreté de la centrale rénovée. Dans son bureau de l’Université Laval, ce passionné d’énergie solaire, formé en génie nucléaire à l’Université Yale dans les années 1960, accumule depuis des années des piles de documents techniques au sujet des réacteurs Candu.

En marge de ses travaux de recherche, qui portent sur d’autres sujets, il a entrepris de décortiquer l’abondante correspondance entre la Commission canadienne de sûreté nucléaire et les exploitants de ces réacteurs.

Selon Michel Duguay, les Candu 6 souffriraient d’un défaut de conception qui les rend moins aptes à satisfaire aux nouveaux critères de sûreté adoptés dans la dernière décennie par la communauté nucléaire internationale. En gros : en cas d’emballement accidentel, ils seraient plus difficiles à contrôler que ce que l’on pensait.

Les arguments du physicien ont eu l’effet d’une bombe chez les opposants à la remise à neuf de Gentilly-2, qui y voient une raison de plus d’abandonner l’idée. Le réacteur Candu est devenu à leurs yeux un Tchernobyl en puissance, surtout depuis que le séisme japonais a jeté des doutes sur la sûreté nucléaire.

Pourtant, les réacteurs russe, japonais et canadien sont de conception fort différente, et les normes de sécurité ont évolué radicalement depuis l’accident de 1986. Sans compter qu’il est encore bien trop tôt pour tirer des leçons de l’accident survenu au Japon, causé par un tsunami que les spécialistes en sciences de la terre jugeaient très, très peu probable.

 

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La centrale de Fukushima, au Japon.
Photo : iuvalladolid.org

 

Les documents de la Commission canadienne de sûreté nucléaire confirment qu’elle travaille avec Énergie atomique du Canada et les exploitants du Candu sur le problème repéré par Michel Duguay depuis 2002. Mais les solutions proposées jusqu’à présent n’ont pas donné de résultats. Le défaut a été jugé suffisamment sérieux pour que la Commission propose de modifier le combustible des centrales, mais les exploitants ont refusé cette solution trop coûteuse.

D’après Michel Duguay, ces difficultés mineraient lourdement les perspectives d’avenir de la technologie. Selon lui, c’est aussi cette question qui, en 2008, a incité la Commission à ne pas donner son aval au redémarrage du réacteur de Chalk River, en Ontario.

Ce refus, en plus de provoquer une pénurie d’isotopes médicaux, valut à Linda Keen, alors présidente de la Commission canadienne de sûreté nucléaire, de se faire montrer la porte par le gouvernement Harper. Depuis, la Commission n’agirait plus en chien de garde, mais en bon petit soldat de l’indus­trie nucléaire canadienne, selon le professeur.

Guy Marleau, de l’Institut de génie nucléaire, croit que son collègue de Québec se trompe sur toute la ligne. François Rinfret, directeur de la Division du programme de réglementation pour Gentilly-2 et Point Lepreau à la Commission, le croit aussi. « Il s’agit d’une mauvaise interprétation de nos documents techniques, affirme-t-il. Les Candu n’ont pas de problèmes de conception. Depuis plusieurs années, nous travaillons sur des points précis, que nous cherchons à améliorer en collaboration avec l’indus­trie, mais cela ne remet absolument pas en cause la sûreté des réacteurs. »

Qui a raison ? Difficile de trancher : en dehors des principaux intéressés, personne ne comprend grand-chose à ces problèmes, qui demandent une grande maîtrise du jargon et des processus réglementaires d’approbation des installations nucléaires. « La sûreté des Candu ne fait pas l’objet de préoccupations particu­lières au niveau international », m’a toute­fois affirmé Frank Carré, directeur du pro­gramme des systèmes du futur au Com­mis­sariat à l’énergie atomique, en France.

Selon ce chercheur, le principe des tubes de force, propre aux réacteurs canadiens mais tant décrié par ses opposants, ferait même partie des options sérieusement envisagées pour la conception des réacteurs nucléaires du futur.

Quoi qu’il en soit, il faut bien reconnaître que rien ne garantit que Gentilly-2 satisfera aux normes de sûreté une fois la réfection terminée et qu’elle pourra fonctionner à pleine puissance durant 25 ou 30 ans. Surtout si l’accident japo­nais entraîne une révision des normes mondiales…

« Hydro-Québec bluffe quand elle affirme qu’elle a toutes les autorisations nécessaires, accuse Michel Duguay. Dans son dernier rapport annuel, la Com­mission canadienne de sûreté nucléaire écrit que « la remise à neuf, si elle est approuvée par le tribunal de la Commission, devrait commencer en 2011 ». C’est bien différent ! »

En décembre 2010, la Commission a tenu la première journée des audiences publiques, à la suite desquelles elle doit décider de renouveler pour six mois, comme l’a demandé Hydro-Québec, le permis d’exploitation de la centrale. Si ce permis est accordé, la société d’État en demandera ensuite un autre pour cinq ans, qui inclura la réfection. Michel Duguay et le mouvement Sortons le Québec du nucléaire attendent de pied ferme la suite des audiences, les 13 et 14 avril, à Bécancour, pour demander des explications à la Commission et à Hydro-Québec.

Le temps presse pour prendre une décision. Car Gentilly-2 continue de vieillir. Des éléments importants de la centrale sont sur le point d’atteindre leur usure limite, selon François Rinfret, de la Commission. « Hydro-Québec peut les changer progressivement pour retarder les travaux de plusieurs mois sans accroître le risque », ajoute-t-il. Tout est une question de coûts, comme pour les réparations qu’on fait sur une voiture vieillissante avant de la mettre à la casse. Quand on est rendu à devoir changer le moteur, il est plus que temps de prendre une décision !

Et l’opinion publique commence à surchauffer. Après tout, ce sont les contribuables qui paieront la note.

« Tous ces milliards sont voués à la catastrophe ! » prédit Gaétan Ruest. Le pétulant maire d’Amqui, en Gaspésie, s’est allié au MSQN et au groupe Maîtres chez nous – 21e siècle pour inciter d’autres villes à adopter une résolution demandant au gouvernement du Québec de fermer Gentilly-2. Près de 300 villes et MRC, représentant environ 700 000 Qué­bécois, ont adopté la résolution.

Le Parti québécois, Québec solidaire, des artistes, comme Fred Pellerin, Roy Dupuis et Diane Dufresne, appuient le MSQN, tout comme une quarantaine de médecins, l’organisme Nature Québec et d’innombrables groupes de défense de l’environnement. Tous craignent une hausse vertigineuse des coûts et réclament plus de transparence dans les décisions prises par Hydro-Québec et le gouvernement Charest.

L’aventure nucléaire a déjà coûté assez cher aux Québécois, disent-ils : des subventions de 26 milliards de dollars ont été versées à Énergie atomique du Canada par le fédéral depuis sa création, et les Canadiens n’ont pas fini de payer pour les ratés de Point Lepreau. Le démantèlement de Gentilly-2, qu’il soit fait aujourd’hui ou dans 30 ans, coûtera au moins un milliard de dollars.

Et puis, un jour ou l’autre, il faudra bien s’attaquer à la question des déchets. Pour l’instant, environ 2 500 tonnes de combustible usagé sont stockées sur le site de Gentilly-2. Dans la cour de la centrale, Hydro-Québec a commencé à construire de nouvelles installations de stockage en prévision de la réfection et des déchets futurs. Elle prévoit que jusqu’à 5 700 tonnes de combustible irradié pourront y être entreposées. Tout cela n’est que temporaire, dit-on.

En 2002, Hydro-Québec, Ontario Power Generation et Énergie NB ont mis sur pied la Société de gestion des déchets nucléaires (SGDN), chargée de trouver un lieu d’enfouissement définitif où transférer tous les déchets canadiens… d’ici 2050. Pour l’instant, Hydro-Québec a versé 50 millions de dollars dans une fiducie de la SGDN. Le gouvernement du Québec lui a par ailleurs fourni une garantie financière de 685 millions pour le futur démantèlement de la centrale et la gestion des déchets.

Mais tout cela semble bien insuffisant par rapport au coût que représentera la gestion de ces déchets pendant les milliers d’années au cours desquelles certains resteront dangereux. La Finlande a commencé à construire la toute première installation de stockage en grande profondeur, considéré pour l’instant comme la solution d’avenir. Coût d’enfouissement prévu : un million de dollars pour chaque tonne de combustible irradié.

À ce prix-là, si Gentilly-2 est remise en service, Hydro-Québec devra payer plus de cinq milliards de dollars pour se débarrasser de ses déchets ! « Voilà une belle facture refilée aux générations futures », ironise Pierre Lambert, du mouvement Sortons le Québec du nucléaire.

Pourquoi la société d’État s’obstine-t-elle à vouloir garder sa centrale, source potentielle d’un tel paquet d’ennuis ? Alors que Point Lepreau fournit près du tiers de son électricité au Nouveau-Brunswick, les 675 MW de Gentilly-2 représentent seulement 1,4 % de la puissance au Québec. Les éoliennes y fournissent déjà autant d’électricité que le nucléaire. Des experts croient qu’on pourrait y installer sans problème pour 8 000 MW d’énergie du vent d’ici 2025. L’équivalent de 12 centrales nucléaires du type de Gentilly-2.

Au Québec, le nucléaire n’a aucun avenir : avant même l’accident japonais, tous les partis politiques s’entendaient sur le fait qu’on ne construirait plus de nou­velles centrales. La stratégie énergétique du Québec pour 2006 à 2015 prévoit d’ailleurs limiter la place de l’énergie nucléaire grâce au développement hydroélectrique.

Pourrait-on prendre un peu d’avance et fermer tout de suite Gentilly-2 ? Pour le spécialiste en économie de l’énergie électrique Jean-Thomas Bernard, c’est un « pensez-y bien ». « Même si le Québec a actuellement des surplus d’électricité, on a besoin de nouveaux équipements pour répondre à la hausse de la demande, qui avoisine le 1,5 % par an », explique le professeur de l’Université Laval, qui scrute à la loupe les décisions d’Hydro-Québec depuis des années.

Pour ne pas manquer d’électricité en période de pointe, le Québec doit pouvoir compter sur une capacité de production d’environ 39 000 MW. Même si Gentilly-2 fait pâle figure à côté des 1 550 MW du complexe hydroélectrique en construction sur la rivière Romaine, elle n’est pas superflue.

D’après le spécialiste, il en coûtera d’ailleurs plus cher pour produire un kilowattheure d’électricité avec des éoliennes ou de nouvelles centrales hydroélectriques qu’avec Gentilly-2 remise à neuf. Une dizaine de cents le kilowattheure pour les deux premières, contre moins de 7,2 cents pour la troisième, selon les calculs de la société d’État. « La principale raison d’Hydro-Québec est économique », croit Jean-Thomas Bernard. Même si cela peut coûter cher d’avoir recours à un garagiste, remplacer le moteur de votre vieille Honda peut être drôlement avantageux s’il n’y a plus que des Rolls-Royce sur le marché !

Jean-Thomas Bernard, qui fut longtemps partisan de la remise à neuf, a maintenant bien du mal à croire qu’Hydro-Québec parviendra à respecter ses engagements financiers. Selon ses calculs, si le chantier devait coûter plus de 2,3 milliards, l’électricité produite à Gentilly-2 serait aussi chère que celle des éoliennes ou des nouvelles centrales hydroélectriques. « Et c’est sans compter le coût de la gestion des déchets, qu’Hydro-Québec sous-estime très certainement », précise-t-il.

Au mieux, Hydro-Québec n’a donc qu’une toute petite marge de manœuvre si elle veut que son projet reste économique.

La société d’État cite une autre raison pour maintenir en vie la centrale. « Elle joue un rôle stratégique important, puisqu’elle fournit de l’énergie en continu en plus de contribuer à la stabilité et à la fiabilité du réseau de transport », peut-on lire dans son site Internet.

Certes, le nucléaire a l’avantage de ne dépendre ni de la force des vents ni des quantités de précipitations qui remplissent plus ou moins les réservoirs hydroélectriques. Mais les maigres 675 MW de Gentilly-2 jouent-ils un rôle notable pour contrebalancer les aléas qui peuvent toucher les 43 600 MW de l’hydroélectricité ? Jean-Thomas Bernard n’est qu’à demi convaincu. « C’est pro­bablement vrai, même si c’est impos­sible à vérifier. » L’argument a d’ailleurs des airs de déjà-vu : au début des années 2000, il a servi à Hydro-Québec pour justifier l’idée de centrale thermique du Suroît, abandonnée devant la grogne populaire.

C’est pour la même raison, encore, qu’Hydro-Québec s’est engagée en 2008 à acheter de l’électricité à une usine de cogénération au gaz naturel située dans le parc industriel de Bécancour. Le contrat qui la lie à la société albertaine TransCanada, qui a inauguré son usine la même année, court jusqu’en 2028. Pour Hydro-Québec, c’est une police d’assurance contre les aléas climatiques qui pourraient toucher ses centrales hydroélectriques. Une assurance qui coûte cher, puisque la société d’État n’a encore jamais eu besoin de ce surplus d’électricité !

En 2008, Hydro-Québec a versé 150 millions de dollars de dédommagement à TransCanada, puis 190 millions en 2009. Pourtant, l’électricité de TransCanada est à bon prix : moins de huit cents le kilowattheure, selon Steeve Lafontaine, directeur de l’usine. « Si Hydro-Québec peut se passer de TransCanada, elle devrait pouvoir se passer sans problème de Gentilly-2 », dit Jean-Martin Aussant, du Parti québécois.

Pour Jean-Thomas Bernard, fermer Gentilly-2 et la remplacer au besoin par une centrale au gaz pourrait effectivement être moins coûteux, compte tenu du bas prix du gaz naturel et des nou­velles possibilités qu’entraînerait l’exploitation des fameux gaz de schiste.

Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal et spécialiste des politiques publiques de l’énergie, n’est pas du même avis. « On oublie que, par rapport au gaz, le nucléaire a l’avantage de ne pas émettre de gaz à effet de serre, ce qui pourrait devenir un avantage compétitif si les émissions de carbone commencent à coûter cher aux entreprises », prévient le chercheur, qui croit pertinente la remise à neuf de Gentilly-2, malgré le risque financier.

« La seule manière d’éviter ce genre de projet controversé, ce serait que les Québécois diminuent leur consommation d’électricité, quitte à ce qu’on augmente les tarifs pour stimuler les économies d’énergie, croit Pierre-Olivier Pineau. Mais ça non plus, les citoyens n’en veulent pas ! »

 

* * *

Un chantier à haut risque

À Gentilly-2, ce sont, en priorité, les tubes de force qui doivent être changés. Le cœur d’un réacteur nucléaire Candu 6 est constitué d’un cylindre d’acier de six mètres de longueur et de sept mètres de diamètre. Il est traversé par 380 tubes métalliques d’une dizaine de centimètres de diamètre, qu’on appelle les tubes de force. C’est à l’intérieur de ces tubes que se déroule la réaction de fission nucléaire. Dans chacun, 12 grappes d’uranium mises bout à bout transmettent leur énergie à de l’eau lourde maintenue sous pression. Chaque grappe, qui pèse 22 kilos, produit autant d’énergie que la combustion de 400 tonnes de charbon ou de 2 000 barils de pétrole !

Les tubes de force, soumis au bombardement incessant de neutrons et surtout à une pression environ 100 fois supérieure à la pression atmosphérique, se déforment lentement. À Gentilly-2, ils sont sur le point d’atteindre leur fin de vie utile. Mais bien d’autres éléments doivent aussi être remplacés, comme les tubes de calandre qui entourent les tubes de force, des parties des systèmes d’arrêt d’urgence, des systèmes informatiques…

Certaines tâches seront robotisées, mais des centaines de travailleurs devront se relayer pour que la dose de radioactivité à laquelle chacun sera exposé durant les travaux reste en deçà des normes.

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QUELLE RENAISSANCE NUCLÉAIRE ?

Parce que l’énergie de l’atome n’engendre pas d’émissions de gaz à effet de serre, on s’attend depuis une décennie à une renaissance de cette forme d’énergie, qui stagnait depuis l’accident de Tchernobyl, en 1986.

Mais avant même l’accident survenu au Japon, bien peu de constructions de centrales avaient réellement débuté dans le monde occidental. Les États ne sont pas prêts à supporter les coûts sans cesse revus à la hausse, notamment en raison des nouvelles exigences de sécurité mises en place après les attentats du 11 septembre 2001.

« Au Canada, la renaissance nucléaire tient plus de la fumée que du feu », reconnaît Duane Bratt, professeur à la Mount Royal University, à Calgary, et spécialiste des politiques du nucléaire. Dans son second livre consacré à ce sujet, qui paraîtra bientôt, le chercheur passe en revue les stratégies de l’Alberta, de la Saskatchewan, de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick, qui projetaient de construire de nouveaux réacteurs. Pour l’instant, aucun projet ne s’est concrétisé, et l’opposition est plus mobilisée que jamais depuis l’accident de Fukushima.

En Alberta, la société Bruce Power a renoncé à construire une centrale dans la région de Peace River et étudie d’autres emplacements. En décembre 2009, le gouvernement de la Saskatchewan a aussi renoncé à construire la première centrale de l’ouest du pays, à cause des incertitudes concernant les coûts. Sitôt élu, en septembre dernier, le premier ministre du Nouveau-Brunswick, le conservateur David Alward, a mis en veilleuse la construction du réacteur Point Lepreau-2.

Même l’Ontario, qui avait lancé un appel d’offres pour deux nouveaux réacteurs, a obligé à l’été 2009 les trois soumissionnaires à revenir à la case départ. Plutôt que d’en construire de nouvelles, l’Ontario entend remettre à neuf ses vieilles centrales. Une entreprise plus économique, mais qui reste potentiellement risquée sur le plan financier. À Toronto, tous les yeux sont tournés vers Point Lepreau et Gentilly-2.

  • Sur les 61 réacteurs en construction dans le monde, 25 sont en Chine, 10 en Russie, 7 en Inde, 6 en Corée.
  • Un seul chantier a débuté aux États-Unis, même si le Parti républicain en prévoyait 100 d’ici 2030.
  • En Finlande, la société française Areva en bave avec la construction de la première centrale au monde dite « de troisième génération » : les travaux, commencés en 2005, ont plus de quatre ans de retard.
  • Le seul réacteur en construction en France, pays phare du nucléaire, a deux ans de retard et devrait coûter plus de cinq milliards d’euros, au lieu des 3,3 prévus.

 

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