Dehors, les scientifiques !

L’idéologie conservatrice est en train de démolir des institutions scientifiques vitales pour le Canada, dit le sociologue des sciences Yves Gingras. « Et cela aura des conséquences catastrophiques durables. »

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Photo : Death of evidence

Après des coupes sans précédent dans des laboratoires de recherche de ministères fédéraux, un millier de scientifiques ont défilé en cortège funèbre devant le parlement d’Ottawa en juillet dernier. Ils dénonçaient ainsi la «mort de la preuve scientifique» orchestrée par le gouvernement de Stephen Harper.

Cette manifestation de blouses blanches, qui peut sembler bon enfant, révèle à quel point la communauté scientifique est ébranlée par l’attitude d’Ottawa, selon Yves Gingras, professeur titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences, à l’UQAM, et directeur scientifique de l’Observatoire des sciences et technologies. «Habituellement, nos chercheurs sont de bons moutons qui se plaignent beaucoup en privé, explique-t-il. Mais pas en public.»

La colère des scientifiques va bien au-delà des pertes d’emplois, estime le chercheur. «Sans que la population s’en rende compte, l’idéologie conservatrice est en train de démolir des institutions scientifiques vitales pour le Canada, et cela aura des conséquences à la fois catastrophiques et durables», affirme-t-il.

L’actualité a rencontré Yves Gingras à son bureau de l’UQAM, à Montréal.

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Quelle est l’ampleur des compressions dans la science au Canada?

Dans ce débat, il y a beaucoup de confusion entre la recherche qui se fait dans le secteur public, dans l’industrie et dans les universités. On mêle aussi certaines réorganisations que les spécialistes de la politique scientifique jugeaient nécessaires avec des coupes purement idéologiques. Et il est difficile d’obtenir des chiffres précis, parce qu’ils sont maquillés par des artifices comptables.

Pour bien comprendre, il faut d’abord distinguer les trois grands acteurs de la recherche scientifique au Canada, comme cela se fait ailleurs dans le monde: les universités, les entreprises et l’État lui-même. Celui-ci finance les trois de manières différentes. Aux universitaires il donne des subventions pour la recherche fondamentale par l’intermédiaire d’organismes tels que le Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie, les Instituts de recherche en santé du Canada, le Conseil de recherches en sciences humaines et la Fondation canadienne pour l’inno­vation. Aux industriels il accorde surtout des crédits d’impôt à la recherche et au développement, et leur fournit du soutien grâce à des laboratoires publics. Enfin, dans ses propres ministères, l’État paie des scientifiques fonctionnaires et des infrastru­ctures pour assurer la recherche qui relève de ses missions.

Vous parlez d’une rupture historique pour qua­lifier les coupes dans les laboratoires publics. Pourquoi?

Depuis son dernier budget, c’est à coups de hache que le gouvernement Harper a sabré la recherche à vocation publique, notamment à Statistique Canada, au ministère des Pêches et des Océans et à l’Agence canadienne d’inspec­tion des aliments. Or, depuis le XVIIe siècle, on sait qu’on ne peut gouverner un pays sans institutions scientifiques, parce que l’État a besoin de données fondamentales et objectives pour assurer la santé de sa population et la sécurité de son territoire.

Les enquêtes de Statistique Canada, par exemple, prennent racine dans le premier recense­ment que l’intendant Jean Talon a réalisé, en 1666, à la demande de Jean-Baptiste Colbert, qui voulait connaître le potentiel économique de la Nouvelle-France. Avec la révolution industrielle, au XIXe siècle, l’accès aux ressources naturelles est devenu fondamental, et le Canada a mis sur pied sa Commission géologique, en 1841. En 1886, il a créé le réseau de fermes expérimentales à l’origine du ministère de l’Agriculture, dont les laboratoires mettaient au point des méthodes de lutte contre les ravageurs des cultures. Plus récemment, en 1987, Pêches et Océans inaugurait à Mont-Joli l’Institut Maurice-Lamontagne, afin de «fournir au gouvernement fédéral une base scientifique pour la conservation des ressources halieutiques marines». Ce sont toutes ces institutions qui sont aujourd’hui remises en question.

Le privé ne peut-il pas prendre la relève?

Non, car on a besoin de données objectives pour gouverner, comme l’ont très bien démontré les États-Unis dans les années 1950. À cette époque, au Canada comme en Angleterre, on a donné à des femmes enceintes un médicament que les fabricants jugeaient sûr, la thalidomide. Les États-Unis, eux, venaient de créer la Food and Drug Administration, qui avait pour mission d’évaluer les nouveaux médicaments. Ses experts ont rejeté la thalidomide, parce qu’ils n’étaient pas convaincus par les études du fabricant. Résultat, les États-Unis n’ont pas connu l’épidémie de malformations à la naissance qui a fait des ravages ailleurs! Ils ont fourni la preuve que les études indépendantes sont nécessaires pour assurer la santé de la population. La FDA a d’ailleurs plutôt bien résisté à l’ère ultralibérale du gouvernement Bush.

Quelles seront les conséquences de ces restrictions budgétaires?

Dans le monde technoscientifique où nous vivons, on a plus que jamais besoin d’une solide recherche publique, qui fournit les données objectives nécessaires à toute décision rationnelle. Pensez à l’indice des prix à la consommation de Statistique Canada. Il ne peut être mesuré que par l’État, et toutes les entreprises en ont besoin! Et tout gouvernement a lui-même besoin d’innombrables données statistiques, physiques, biologiques, sociales ou économiques pour planifier ses actions futures, que ce soit pour construire des écoles ou des hôpitaux ou pour savoir combien il doit accueillir d’immigrants. Déjà, Statistique Canada a mis fin à ses enquêtes sur l’innovation, qui nous renseignaient sur le dynamisme technologique des entreprises. L’Institut de la statistique du Québec, qui utilise beaucoup les données fédérales, ne peut plus effectuer ses propres analyses.

On perd aussi toute l’expertise interne des ministères. Depuis que la société Petro-Canada, créée en 1975 par le gouvernement Trudeau, a été entièrement privatisée par les conservateurs, en 2004, on n’a plus d’expertise publique sur les hydrocarbures.

L’État pourrait-il orienter la recherche universitaire pour combler ces besoins?

La mission première des universités, c’est de former des étudiants et de permettre la recherche fondamentale, non planifiée, d’où émergeront des connaissances qui un jour trouveront – ou pas – des applications industrielles. Les plus grandes avancées sont nées de cette recherche fondée sur la curiosité. On dit souvent que si un programme «stratégique» avait cherché comment voir à l’intérieur du corps humain, on n’aurait jamais découvert les rayons X! Bien sûr, les chercheurs des universités travaillent aussi sur des sujets qui intéressent l’industrie, mais on ne peut les priver de cette recherche non dirigée et à long terme, car elle ne se fera jamais ailleurs.

Pour tenter de forcer la main aux universités, le gouvernement a nommé de nombreux représentants du secteur privé au conseil d’adminis­tration des organismes subventionnaires. Les recteurs n’ont pas protesté et tentent désormais de gérer les universités comme des entreprises, même si le grand expert canadien en gestion Henry Mintzberg insiste sur le fait que cela ne peut pas fonctionner!

Le gouvernement Harper a aussi changé la mission de plusieurs laboratoires du Conseil national de recherches du Canada. Était-ce nécessaire?

Là encore, une perspective historique s’impose. Pendant la Première Guerre mondiale, le monde a pris conscience que l’Allemagne exerçait un quasi-monopole sur l’industrie chimique, le caoutchouc et l’optique de haute précision. De nombreux pays ont alors compris qu’ils devaient aider leur industrie à innover. Le Canada a donc créé, en 1916, le Conseil national de recherches, le CNRC, qui a construit en 1929 ses propres laboratoires, à Ottawa, pour répondre aux besoins de l’industrie et de l’État. Au fil des ans, d’autres labos ont vu le jour, comme l’Institut des matériaux industriels, à Boucherville, lié à des besoins industriels. Mais pendant les trente glorieuses [NDLR: de 1945 jusqu'au milieu des années 1970], le CNRC s’est écarté de sa mission et a glissé vers la recherche fondamentale, par exemple à l’Institut Herzberg d’astrophysique. Dans les années 1980, on a compris que c’était une erreur, mais il a fallu beaucoup de temps pour qu’on se décide à recentrer ces labos sur leur mission première. Et c’est à juste titre ce qu’a conseillé le rapport Jenkins, commandé par le gouvernement Harper en 2010. L’industrie canadienne en a d’autant plus besoin qu’elle est formée d’un tissu de PME qui doivent mettre en commun des ressources pour pouvoir innover.

Quelle est la logique du gouvernement?

Aucun pays industrialisé ne semble être allé aussi loin pour saborder sa recherche publique. Pas même les États-Unis de George W. Bush!

On dit souvent que les conservateurs sont contre les sciences. Je crois qu’ils sont plutôt pour une ignorance stratégique, de façon à justifier leur inaction dans certains domaines qui pourraient nuire aux industries. Quand les pêcheurs constateront qu’il y a moins de poissons, le gouvernement pourra leur dire qu’il ne sait pas pourquoi et que ce n’est pas sa faute s’il n’a pas pu prévoir cette pénurie!

L’objectif est de servir l’industrie coûte que coûte, surtout celle des hydrocarbures. Quand Stephen Harper clame que ce sera la science qui décidera de l’avenir du projet Northern Gateway, il applique la stratégie de la droite américaine, qui a divisé la science en deux: la «bonne», qui sert ses intérêts, et la «junk», qui comprend tous les résultats confirmant les changements climatiques ou la dégradation de l’environnement.

Il y a aussi l’influence considérable des mouvements évangélistes chrétiens, ce que la journaliste canadienne Marci McDonald a bien mis en évidence dans son ouvrage Le facteur Armageddon. Avec sa déclaration ambiguë sur le créationnisme, en 2009, le ministre d’État aux Sciences et à la Technologie, Gary Goodyear, a montré qu’il ne sait pas distinguer la science de la religion. Pourtant, il est toujours en poste!

Créé en 2005, le Laboratoire de recherche atmosphérique en environnement polaire (PEARL), situé à Eureka, au Nunavut, a dû fermer ses portes, en avril 2012, faute de financement.

(Photo : Dr Pierre Fogal/CANDAC)

Le Québec fait-il mieux?

Le rapport Gobeil de 1986 sur la révision des fonctions et des organisations publiques, commandé par le gouvernement Bourassa, est l’équivalent québécois du plan des conservateurs de Stephen Harper, mais ses recommandations n’ont jamais été appliquées. En 2010, avec le projet de loi 130, le gouvernement libéral a redonné vie à ce rapport oublié, a aboli plusieurs organismes, dont le Conseil de la science et de la technologie, et en a réformé d’autres, qui n’en avaient pas besoin. À l’instar d’autres pays, il a nommé un «scientifique en chef», qui, par nécessité, tient cependant un discours plutôt «centriste».

Et l’expertise scientifique de l’État fait également défaut au Québec, dans des secteurs clés, comme les ressources naturelles. C’était évident dans le Plan Nord, de Jean Charest, qui ne reposait sur aucune étude sérieuse! Sans parler des gaz de schiste…

Que pensez-vous des compressions du gouvernement Marois dans les universités et les fonds de recherche?

Avec le déficit zéro comme dogme et le laxisme des derniers mois du gouvernement Charest, couplés à la crise économique, ce n’est pas une surprise. Au-delà de la rhétorique sur «l’économie du savoir», la recherche écope souvent en premier, car elle reste abstraite pour la population, contrairement au secteur de la santé, par exemple. Les nouveaux investissements vont devoir attendre le retour de la croissance.

Que doit-on attendre de la politique de la science et de l’innovation du Québec, que le gouvernement veut déposer ce printemps?

Les péquistes promettent une politique plus globale que la «stratégie» chère aux libéraux. La création d’un ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche est d’ailleurs une excellente initiative. Avant d’aller plus loin, il faut résoudre les importants problèmes des universités. Mais ça part mal, car la question de leur mission fondamentale n’est même pas à l’ordre du jour du Sommet sur l’ensei­gnement supérieur! Cette mission, trop souvent perdue de vue dans les mirages de la «compétition internationale» qui donne des rêves de grandeur à certaines de nos universités, il faut y revenir, car elle devrait servir de référence à toute décision: il s’agit de former des citoyens responsables possédant les habiletés conceptuelles et pratiques nécessaires au développement du Québec.

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