Un prodige nommé Jacob

Enfant, il a reçu un diagnostic d’autisme grave. Jacob Barnett est aujourd’hui l’un des physiciens les plus prometteurs au monde. et il n’a que 15 ans !

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Photo : Jessica Darmanin

Photo : Jessica Darmanin

En mai dernier, Jacob Barnett avait tiré tout ce qu’il pouvait de ses quatre années d’université en Indiana. Il avait suivi tous les cours de 1er cycle en maths et en physique, en plus d’un tas de cours aux cycles supérieurs. La seule question était de savoir où il allait maintenant poursuivre ses études.

Barnett-L'étincelleRécemment, Jacob a accompagné sa mère, Kristine Barnett, pendant la tournée de promotion de son nouveau livre, L’étincelle : La victoire d’une mère contre l’autisme (Éditions Fleuve Noir). Tous deux ont passé leurs temps libres à visiter les plus éminents instituts de recherche et d’enseignement supérieur au monde, tels que Cambridge et Stanford. À Toronto, où la tournée était de passage, Jacob a balancé cette phrase familière à sa mère : « J’ai envie d’un peu de physique. » Par bonheur, une conférence était prévue à l’Institut Perimeter pour la physique théorique, à Waterloo, à 90 minutes de Toronto. Peu après, mère et fils pénétraient dans l’atrium de cet institut de recherche inondé de soleil, conçu et financé par le fondateur de BlackBerry, Mike Lazaridis.

« Jacob a été conquis par les lieux, dit Kristine Barnett. Cela faisait à peine cinq minutes que nous déambulions dans l’édifice quand j’ai compris qu’il avait trouvé sa place. »

Au début d’août, les Barnett ont vendu leur maison et emménagé à Waterloo. Quelques jours plus tard, Jacob commençait son année d’études dans le programme de chercheurs-boursiers internationaux de Perimeter, un cursus de maîtrise conçu pour attirer les plus brillants étudiants en physique au monde. Cette année, la cohorte compte 31 élèves.

Jacob Barnett se démarque du peloton. Il mesure presque 30 cm de moins que les autres. Ils ont franchi le cap des 20 ans ; il en a 15.

Une autre chose dans cette histoire frôle le miracle. Le petit Jacob venait à peine d’apprendre à parler quand il s’est tu pendant presque un an et demi. Il semblait incapable d’accomplir les tâches élémentaires réalisées par un enfant moyen. Le diagnostic est tombé : forme grave d’autisme. Un éducateur spécialisé a même prévenu Kristine Barnett qu’elle pouvait cesser de montrer à Jacob ses cartes des lettres de l’alphabet. Jamais il ne saurait lire.

Kristine Barnett n’a pas jeté l’éponge. Elle a compris que si Jacob éprouvait des difficultés importantes sur le plan du développement, il avait aussi des élans de génie stupéfiants. Son livre L’étincelle décrit ses méthodes éducatives peu orthodoxes et l’éclosion des dons intellectuels de son fils. Paru plus tôt cette année, ce bouquin est devenu un succès de librairie dans le monde entier, et un long métrage hollywoodien est en route. L’admission de Jacob à l’Institut Perimeter représente le prochain jalon de son périple intellectuel hors du commun.

« C’est sans comparaison avec l’université chez nous, qui ne compte ni gymnase ni bistrot, dit Jacob. Ici, c’est formidable, tout est pensé pour faciliter le travail d’équipe. »

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L’Institut Perimeter, à Waterloo (photo : Jessica Darmanin)

À l’entendre ainsi, rien ne le différencie de l’ado moyen. Il porte encore des sandales de plage, parce qu’il n’est pas très habile pour lacer ses chaussures. Quand je l’ai rencontré, il était sur ses gardes, et mes premières questions l’ont intimidé. Puis, j’ai fait un commentaire sur la musique. Il s’est levé, a pris une craie et s’est mis à esquisser une portée en clé de sol sur le tableau le plus proche. (Il faut dire que des tableaux, il y en a plus d’un à Perimeter.) Jacob m’a posé quelques questions. Mes réponses lui ont rappelé des notions apprises dans un cours d’analyse complexe. Il a griffonné une formule mathématique en plusieurs lignes et dessiné la forme qu’elle décrit sur un axe X et Y. « Voici la région D. Ça ressemble à une chose qu’on peut presser, mais il y a des trous à l’intérieur », a-t-il expliqué en montrant avec insistance la forme du doigt.

Il m’avait perdu dès la première ligne, mais impossible de ne pas voir la joie sur son visage. En l’espace de deux minutes, Jacob était passé d’un ado timide à un théoricien enjoué, prêt à enseigner et à communiquer son savoir. Confiant et en pleine possession de ses moyens.

À la maison, tout petit, Jacob était fasciné par les motifs : le jeu des rayons du soleil sur la surface d’un étang, la progression des ombres sur un mur. Kristine Barnett était directrice d’une garderie dans une petite ville de l’Indiana, et son mari, Michael, travaillait dans le commerce de détail. Un jour, Jacob, alors âgé de trois ans, avait ordonné des centaines de crayons selon les couleurs de l’arc-en-ciel. Comment avait-il pu deviner l’ordre des couleurs ? Lorsque son père le lui a demandé, Jacob, qui ne parlait pas, a pris un verre à eau et l’a fait tourner jusqu’à ce qu’il projette un prisme aux couleurs de l’arc-en-ciel. C’était sa façon à lui de répondre.

« Le thérapeute venait nous rendre visite pendant la journée et [Jacob] passait son temps à étudier les mouvements de la lumière sur une balle, raconte sa mère. Le thérapeute lui retirait immédiatement la balle. » Aux yeux de ce dernier, Jacob manifestait un « comportement persévératif », ces petits gestes répétitifs qui caractérisent l’autisme. Mais pour Kristine, Jacob voulait vraiment observer la balle. « Une fois le thérapeute parti, je me hâtais de la lui redonner. J’étais bien décidée à le laisser explorer le monde et à faire ce qu’il aimait. »

Lorsqu’il était âgé de trois ans et demi, sa mère a suivi cette logique jusqu’au bout et a mis fin aux quelque 60 heures hebdomadaires de thérapie spécialisée de son fils.

Bien vite, des choses inouïes se sont produites. Une fois, Kristine a emmené Jacob à l’observatoire Holcomb, sur le campus de l’Université Butler (Indiana) ; il était annoncé dans les journaux que les visiteurs pourraient y observer Mars au télescope. Ils devraient d’abord écouter la conférence d’un professeur. À la fin, celui-ci a demandé à l’auditoire pourquoi les lunes de Mars avaient une forme oblongue semblable à celle d’une pomme de terre. Jacob a levé la main : « Excusez-moi, mais pourriez-vous me dire quelle est la grosseur de ces lunes ? » C’était plus de mots que sa mère n’en avait jamais entendus de sa bouche. Le professeur a répondu : « Les lunes de Mars sont assez petites. » « Dans ce cas, la force gravitationnelle exercée sur les lunes n’est pas assez grande pour leur donner la forme de sphères complètement rondes », a dit Jacob.

C’était la bonne réponse. Jacob n’avait pas encore quatre ans.

À huit ans, il assistait à des cours en auditeur libre à l’Université de l’Indiana-Université Purdue d’Indianapolis. À 11 ans, il abandonnait sa 5e année du primaire pour s’inscrire à l’université. Ont suivi les entrevues télé, la causerie TEDxTeen, visionnée un million et demi de fois sur YouTube, et le livre L’étincelle, devenu une source d’inspiration pour de nombreux parents d’enfants autistes ou non. Le message de Kristine Barnett s’est mué en cri de ralliement : les parents doivent encourager leurs enfants à cultiver leur passion au lieu d’essayer de corriger leurs lacunes.

À la garderie de Kristine Barnett, si un enfant aimait les crayons, on lui en dénichait de toutes les couleurs possibles. De cette garderie est né un centre pour enfants autistes ouvert la fin de semaine. Si un enfant du centre se passionnait pour les bateaux, on se mettait à en fabriquer. Kristine appelle son approche la « philosophie de la profusion » (philosophy of muchness). L’Institut Perimeter, c’est le siège mondial de la physique à profusion.

Deux mots sur l’Institut Perimeter. En 1999, après avoir tiré fortune de la vente du prototype de téléavertisseur BlackBerry, Mike Lazaridis a annoncé qu’il allait injecter 100 millions de dollars dans la création d’un institut de recherche théorique à l’extrémité nord de Waterloo. Depuis, il a fait d’autres dons, imité par les gouvernements fédéral et provincial ainsi que par des sociétés privées.

Indépendant de toute université, l’Institut Perimeter est le refuge des théoriciens, un lieu où ils peuvent réfléchir, collaborer, donner des conférences et poursuivre leurs travaux sur les fondements de la création : qu’est-ce qui retient les particules ensemble, que se produit-il quand des étoiles entrent en collision, combien y a-t-il de dimensions ? La mission de l’Institut n’a jamais été d’élaborer le prochain clavier pour téléphone intelligent, mais d’inspirer des percées historiques liées à des questions théoriques fondamentales.

Le cursus se compare à la formation que suit un doctorant avant d’entreprendre les recherches pour sa thèse, à la différence que l’éventail des sujets est plus large et leur traitement moins approfondi. Il y a quelques consolations : hébergement, repas et droits de scolarité payés, aucun examen. Vous réussissez ou vous échouez. L’un des finissants de la première cohorte a dit de son expérience que c’était comme « boire de l’eau à même une lance d’incendie ».

Lorsque Jacob est venu visiter les lieux, le directeur, le cosmologiste Neil Turok, avait un intérêt entremêlé d’« une saine dose de scepticisme », dit-il. Quand il est question d’enfants prodiges, « les médias en font tout un plat et débitent souvent de belles salades. Et j’ai vu de nombreux cas d’enfants prodiges qui n’ont mené à rien. »

Neil Turok et Jacob ont eu une conversation. « Il semblait ouvert d’esprit, impatient d’apprendre. Il n’avait pas les idées arrêtées. Beaucoup vous disent : “Je vais élaborer la prochaine théorie unifiée” ou bien “Je vais démontrer qu’Einstein avait tort.” Ça augure mal, car à ce stade de votre parcours, vous n’en savez vraiment pas assez pour avoir ce genre de prétentions. »

L’étape suivante a été de vérifier si Jacob était apte à suivre une formation de ce calibre. On l’a invité à suivre les cours donnés il y a deux ans, en ligne. Tibra Ali, jeune physicien qui travaille comme auxiliaire d’enseignement et administrateur du programme, a corrigé ses devoirs. D’après lui, Jacob se serait hissé parmi les premiers d’une classe typique de l’Institut. « Il a fait quelques erreurs, mais étant donné qu’il s’agissait de cours de cycles supérieurs — suivis en autodidacte, de surcroît — et qu’il a fait ses devoirs tout seul, il m’a vraiment impressionné. » Jacob a été admis, et les Barnett ont mis le cap vers le nord.

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Neil Turok (photo : D. Baic / The Globe and Mail / PC

Jacob craint-il de voir son étoile pâlir dans ce temple de verre où tout le monde surpasse la moyenne ? Étonné par la question, il a longuement mûri sa réponse. « Être différent comporte des avantages et des inconvénients, a-t-il fini par admettre. À l’université, j’ai pu suivre simultanément de nombreux cours, parce qu’ils étaient conçus pour des gens qui apprennent moins vite que moi. Je dirais qu’un des désavantages, c’est qu’il est plus difficile pour moi d’apprendre des autres. Je dois faire une grande partie du travail seul. Et c’est ce qui est formidable ici : je vais pouvoir travailler avec d’autres. En plus, nous sommes du même niveau. Ça me plaît vraiment. »

Pour l’instant, Jacob est trop occupé à boire à même la lance d’incendie pour se soucier de ce qui viendra ensuite. Mais il sera d’attaque pour le doctorat après l’Institut, puis entamera une carrière de chercheur et publiera des articles sur les schémas de l’Univers, qui le fascinent depuis l’enfance. Les physiciens théoriciens percent souvent dès leur jeune âge. Stephen Hawking a réalisé des découvertes majeures avant 30 ans.

« Mon boulot avec Jacob consiste à relâcher la pression autant que possible, a déclaré Neil Turok. Je lui dis : “Tu es ici pour t’amuser. Nous n’avons pas d’attentes. N’exige pas trop de toi-même. Ton enthousiasme est ton meilleur atout, protège-le.” Nous verrons où cela nous mènera. Mais Jacob semble un jeune homme merveilleusement bien équilibré. Et j’espère qu’il ouvrira la voie à de nombreux autres. » (© Rogers Media. Traduction : C’est-à-dire.)

Un commentaire à propos de “Un prodige nommé Jacob

  1. Je suis toujours émerveillé par l’intelligence en action et c’est tout aussi fabuleux de voir l’intelligence du cœur de la mère dans ce cas ci qui envers et contre la « science » a su écouter son instinct .