Des millions de doses d’antiviraux en stock, 600 000 poules pondeuses à l’œuvre, un nouveau vaccin en préparation… Au Canada, rien n’est épargné pour combattre une grippe pas comme les autres.

Sur la ligne de front : 600 000 poules et 60 000 coqs. Mobilisés par les responsables de l'Agence de la santé publique du Canada, ils devront contre-attaquer le virus de la grippe A (H1N1), qui menace de passer à l'offensive cet hiver, lorsque les conditions seront propices aux infections. Car la meilleure tactique pour combattre la grippe reste le vaccin, qu'on produit toujours en suivant la bonne vieille recette à partir d'œufs embryonnés.
«Nous n'avons jamais été aussi bien préparés pour faire face à une pandémie», assure le Dr Alain Poirier, directeur de l'Institut national de santé publique du Québec. La grippe porcine, qui avait frappé la base militaire de Fort Dix, au New Jersey, en 1976, a ouvert les yeux des autorités canadiennes sur l'importance de se doter d'un plan d'urgence. En 2003, le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) a de nouveau tiré la sonnette d'alarme. La menace de grippe aviaire, en 2004, a enfoncé le clou.
Aujourd'hui, le Canada est l'un des seuls pays capables de produire sur son territoire suffisamment de vaccins contre la grippe en cas de pandémie. L'usine GlaxoSmithKline (GSK) de Sainte-Foy, agrandie ces dernières années grâce à l'appui du gouvernement fédéral, s'est engagée à répondre en priorité à la demande canadienne en temps de crise. Cinq producteurs d'œufs québécois et deux de l'Ontario sont aussi sous contrat, prêts en tout temps à fournir 360 000 œufs embryonnés par jour à GSK.
Leurs «poules de luxe» - qui pondent déjà les œufs nécessaires à la production du vaccin concocté chaque année pour combattre les virus saisonniers - n'ont eu aucun répit depuis le printemps. Les grandes entreprises pharmaceutiques sont engagées dans une furieuse course contre la montre dans l'espoir de fournir les premières doses dès septembre ou octobre.
À l'usine de Sainte-Foy, comme dans la trentaine d'autres laboratoires dans le monde qui participent à ce sprint, on inocule dans des millions d'œufs de poule une souche virale fournie par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Les cocos servent d'incubateurs, offrant au virus un environnement propice pour se multiplier par millions en l'espace de quelques jours. Les techniciens récupèrent ensuite les virus, qui baignent dans le liquide allantoïque - l'équivalent du liquide amniotique chez l'humain -, les purifient et les fractionnent. Injectés dans notre sang, ces fragments de virus A (H1N1) alerteront notre système immunitaire, qui produira des anticorps prêts à nous défendre en cas d'infection.
Ce procédé existe depuis des décennies. Pourtant, les grandes sociétés pharmaceutiques ont des sueurs froides ces jours-ci. Car la souche A (H1N1) ne «pousse» pas aussi bien dans les œufs que les virus de la grippe qui nous assaille normalement chaque hiver. Les quatre centres collaborateurs de l'OMS, de grands laboratoires situés à Atlanta, Londres, Melbourne et Tokyo, ont dû se retrousser les manches et produire des souches hybrides. «On a utilisé une souche de la grippe qui pousse bien dans les œufs et on lui a greffé les gènes "H" et "N" du virus pandémique», résume Eric Frost, microbiologiste et professeur à l'Université de Sherbrooke.






