Notre chroniqueur Jean-François Lisée ne recule devant rien. Dans son dernier livre, il propose son bilan final... du troisième millénaire !

J'ai été tour à tour journaliste, auteur, conseiller, directeur d'un centre de recherche, chroniqueur et blogueur ; le réel m'intéresse. Or, je crois, comme l'a un jour dit le poète et romancier anglais Lawrence Durrell, qu'« il faut affronter la réalité avec une pointe d'humour ; autrement, on passe à côté ».
Car la réalité, si elle est souvent rigolote, est plus souvent absurde, bancale, paradoxale. Elle n'est jamais complètement saisissable. Mais si on veut en percevoir le cœur et en dessiner les contours, les instruments de la géométrie, de la physique et de la logique ne suffisent pas. Il faut y ajouter l'humour. Cet outil parfois subtil, parfois grossier, permet de percer à jour ce qui, sinon, n'a pas de sens.
Moyen utile à la description, il est aussi indispensable à l'investigation. L'autre fois, par exemple, j'écoutais consciencieusement un documentaire sur l'insondable Corée du Nord. Plus précisément sur les trafiquants qui risquent leur vie à faire, sur la frontière avec la Chine, de la contrebande de DVD. Assoiffés d'ouverture au monde, les habitants de la Corée du Nord paient de petites fortunes pour acquérir des copies du dernier Bruce Willis ou du dernier Jackie Chan.
Le régime de Kim Jong-il n'est pas tendre envers cette pratique, même si le leader suprême ne possède pas moins de 20 000 films occidentaux dans sa collection (ses préférés : les James Bond et les Vendredi 13). Pour surprendre les contrevenants, les policiers ont eu l'ingéniosité d'interrompre le courant électrique dans une rue avant d'entrer dans les maisons. Ainsi, les occupants n'ont pu retirer le DVD ou la vidéocassette interdits de leurs lecteurs. Flagrant délit.
Lawrence Durrell vient à notre secours à ce point du récit, car il faut un peu d'espièglerie pour poser la question suivante : « Attendez ! Les Nord-Coréens ont des lecteurs de DVD ? Des magnétoscopes ? Attendez ! Ils ont des téléviseurs ? Des salons ? Attendez ! Ils ont l'électricité ? On nous les avait dits affamés au point de devoir manger quotidiennement l'écorce des arbres. D'où vient l'argent pour toute cette quincaillerie électronique ? »
Vu dans un rapport : 98,5 % du Viagra vendu en Chine est contrefait. Une information stupéfiante. Mais comment en est-on venu à ce chiffre si précis ? La décimale, surtout, surprend. Un groupe de 100 Chinois a-t-il testé autant de petites pilules bleues ? Alors comment expliquer le 0,5 % ? Plutôt, non. Ne répondez pas. Mais imaginez l'ampleur des drames humains - et des fous rires - que cache la statistique.
Décrire le début du troisième millénaire sans inclure ces observations essentielles n'aurait pas de sens. Il ne s'agit pas de prendre les choses à la légère, mais de bien relever la légèreté inhérente à beaucoup de choses.
Je ne crois certes pas que le troisième millénaire soit plus loufoque que les précédents. Quoique... Les utilisateurs du iPhone, dont je parle dans ce livre, ont désormais accès à une application dont l'utilité est propre à notre époque, et à elle seule. Vous voyez certains de vos contemporains écrire alors même qu'ils marchent sur le trottoir ? Comment faire pour qu'ils ne heurtent pas le lampadaire ? On a pensé à tout. La nouvelle application utilise la minicaméra de l'appareil pour présenter, comme fond d'écran, le trottoir devant eux. Email 'n Walk (« écrire des courriels en marchant ») ! On attend avec impatience la version Email 'n Drive (« écrire en conduisant ») et Email 'n Fly (je vous laisse traduire). La limite physique de cette gamme de produits ? Email 'n Kiss.
Certains traits d'humour venant du passé s'appliquent avec exactitude aux événements les plus récents. En économie, par exemple. Sir Ernest Cassel, banquier personnel du roi Édouard VII, affirmait déjà au 19e siècle : « Jeune homme, on me disait joueur. Quand mes affaires ont prospéré, je suis devenu spéculateur. Maintenant, on m'appelle banquier. Or, tout ce temps, je n'ai fait que la même chose. » On se croirait à Wall Street en 2011.





