Tout le romantisme qui entoure le rôle, dans le soulèvement arabe, d’une jeunesse « facebookeuse » et « twitteuse » n’y changera rien. Les vrais décideurs de l’avenir de l’Égypte portent bottes et fusils.

Les événements de la place Tahrir ont bien servi les militaires, qui ne souhaitent pas voir Hosni Moubarak passer les rênes à son fils Gamal.
Au moment de mettre sous presse, on ignore encore si l'armée égyptienne poussera le président Moubarak vers la sortie ou ouvrira le feu sur les manifestants pour défendre son régime. Ce qu'on peut affirmer avec certitude, c'est que l'armée joue un rôle clé dans la négociation, avec les États-Unis, du visage que prendra l'après-Moubarak. Depuis 1952, aucun président n'a gouverné l'Égypte sans la bénédiction des généraux.
Il faut savoir que les liens de l'armée égyptienne avec les États-Unis sont très importants depuis la signature des accords de paix de Camp David, en 1978, qui ont conduit à la signature du traité de paix israélo-égyptien l'année suivante - traité qui fait de l'Égypte le seul pays de la région en paix avec Israël.
Les États-Unis versent chaque année environ 1,3 milliard de dollars au programme de modernisation de l'armée égyptienne. Certains des tanks séparant les manifestants pro et anti-Moubarak sur la place Tahrir ont été construits dans des usines américaines. Chaque année, plus de 500 officiers égyptiens sont formés aux États-Unis. On peut être certain que, tout au long de la crise, le haut commandement américain était en contact régulier avec celui de l'Égypte.
Lorsque le commandant en chef des armées, Mohamed Hussein Tantawi, retirera sa confiance au président Moubarak, ce dernier partira. S'il n'a pas encore quitté son poste au moment où j'écris ces lignes, c'est que l'armée n'a pas encore mis la dernière main au scénario de la transition. Elle ne fera rien qui risquerait d'amener au pouvoir des opposants à l'alliance avec les Américains. (Les trois grands partenaires économiques de l'Égypte sont les États-Unis, l'Europe et le Japon !)
Quoi qu'il arrive en février, l'après-Moubarak est déjà commencé, même si le demi-kilomètre carré de la place Tahrir ne contient pas toute la diversité des opinions de ce vaste pays.
Les Égyptiens qui gagnent leur vie dans des palaces touristiques, sur les rives de la mer Rouge ou près des pyramides, ont toutes les raisons de craindre une période d'instabilité qui ferait fuir les touristes. Des quartiers chics d'Alexandrie aux villages appauvris des régions désertiques, les Égyptiens ne parlent pas d'une seule voix.
Avec ses 80 millions d'habitants, à 30 % analphabètes, le pays pèse lourd dans la région. Bien des gens, musulmans comme chrétiens, craignent que le départ précipité du président n'ouvre la voie aux islamistes et à une théocratie à l'iranienne. Mais il y a d'autres éventualités. L'exemple de la Turquie en est une. Un gouvernement islamiste dirige le pays sans en avoir fait une théocratie. L'après-Moubarak pourrait y ressembler.





