Lance au poing, le député conservateur Maxime Bernier combat le moulin de la tyrannie que représente pour lui le formulaire détaillé de recensement. On pourrait sourire de son donquichottisme, si la décision du gouvernement conservateur d’abolir le caractère obligatoire de ce questionnaire n’était aussi malavisée. Et coûteuse.

Envoyé à 33 % des Canadiens plutôt qu'à 20 %, le formulaire détaillé, désormais à réponse volontaire, coûtera plus cher à administrer et donnera des résultats moins fiables : le plus grand nombre de répondants n'évitera pas d'obtenir une marge d'erreur impossible à quantifier ! La science de la statistique est implacable.
Cette nuance peut être difficile à saisir pour le citoyen moyen peu ferré en statistique. Mais il est désolant de voir des ministres et des députés, comme Steven Blaney (Lévis-Bellechasse), nier ou banaliser son importance devant les journalistes. On peut être un bon député et ne pas comprendre la statistique. Il faut alors faire confiance aux experts.
N'en déplaise aux Maxime Bernier et autres Steven Blaney, le recensement obligatoire est l'étalon qui permet à des centaines d'organismes publics et d'entreprises d'assurer la représentativité de leurs propres sondages. Privés de cet étalon fiable, ils devront se contenter d'une vision floue pour guider leur action. Ou, comme prévoit devoir le faire la Banque du Canada - qu'on ne peut accuser de communisme -, commander eux-mêmes d'autres études, à grands frais !
Le questionnaire détaillé n'est pourtant pas tyrannique. Les compagnies d'assurances, les banques posent des questions plus indiscrètes encore. Pour apaiser ses militants libertariens, le gouvernement Harper pourrait simplement abolir la peine d'emprisonnement (jamais appliquée). Ou réduire le nombre de questions.
En Europe, l'État n'interroge pas ses citoyens sur leur religion, par exemple. La France, qui a toujours refusé de compiler des données sur l'ethnicité des gens, y songe aujourd'hui, pour mieux cerner son défi d'intégration.
Au pis, les purs et durs qui ne veulent pas répondre n'ont qu'à payer l'amende de 500 dollars pour demeurer fidèles à leurs idées.
On se demande pourquoi le ministre de l'Industrie, Tony Clement, s'est fourré dans un pareil guêpier. À moins que son intention ne soit d'inciter Statistique Canada à proposer de lui-même d'abolir le formulaire détaillé, le temps de réviser les questions. Il atteindrait ainsi, drapé dans la vertu, son objectif d'aligner le Canada sur les États-Unis...
En affaiblissant Statistique Canada, le gouvernement Harper flirte avec le modèle de nos voisins du Sud. Les élus états-uniens s'enlisent régulièrement dans de stériles affrontements pour savoir quelle administration obtiendra plus de dollars pour répondre aux besoins des populations X ou Y, faute de connaître avec précision le nombre d'immigrants, de clandestins, d'enfants, de pauvres qu'ils tentent de servir, par exemple. Est-ce de cela que rêvent les Canadiens ?
La croisade conservatrice de cet été n'aura finalement eu qu'un mérite : faire réfléchir bien des Canadiens sur les bénéfices qu'ils obtiennent en acceptant de contraindre parfois leur liberté. Bon nombre ont compris que les services sur lesquels ils comptent - parcs, écoles, traduction française, construction de logements, etc. - sont planifiés par des villes, provinces, entreprises qui ont besoin de données fiables pour adapter ces services aux besoins.






