La ministre des Ressources naturelles a beau tenter de faire vibrer la fibre identitaire, son plaidoyer pour le « gaz-de-chez-nous » suscite toujours plus d’inquiétude que d’emballement.

Bien peu de gens comprennent ce que le Québec gagnera à exploiter cette nouvelle source d'énergie. Des emplois ? Une nouvelle industrie ? La capacité de réduire la consommation de pétrole étranger en convertissant au gaz naturel des parcs de véhicules publics ou privés ? Des redevances qui enrichiront le Trésor public ? Mais combien d'argent cela représente-t-il au juste ? Et pourquoi est-il si urgent de se lancer dans cette aventure ?
Il est rafraîchissant de voir que la population - trop souvent qualifiée à tort d'apathique - se passionne pour ce virage et y cherche un sens.
Si le gouvernement est convaincu de l'importance pour le Québec d'extraire ce carburant fossile non renouvelable, alors il mettra le temps qu'il faut pour qu'un débat sérieux et serein puisse se faire.
Comme l'écrivait Jean Charest dans son autobiographie (J'ai choisi le Québec, Éditions Pierre Tisseyre, 1998) : « Il ne faut jamais sous-estimer la capacité des gouvernements de se tromper. » Alors qu'il était jeune ministre de l'Environnement au sein du cabinet conservateur de Brian Mulroney, Jean Charest avait plaidé pour que le gouvernement de Robert Bourassa réponde aux objections de la population à propos du projet hydroélectrique de Grande-Baleine, en permettant au fédéral d'en faire l'évaluation environnementale.
Le mandat que le ministre de l'Environnement, Pierre Arcand, a confié au Bureau des audiences publiques sur l'environnement - et dont le libellé peut être consulté dans le site Web du BAPE - permettra aux commissaires de se pencher sur les répercussions aussi bien biophysiques qu'humaines et économiques de l'exploitation des gaz de schiste dans les trois grandes régions du Québec où on estime que les réserves sont les plus importantes : la Montérégie, Chaudière-Appalaches et le Centre-du-Québec. Commençons par donner à la commission la possibilité d'entendre les experts et d'émettre des recommandations. Il sera toujours temps de s'opposer ensuite.
Comme le souligne l'économiste et spécialiste en finances publiques Luc Godbout, le Québec n'est pas assez riche pour refuser d'exploiter cette filière énergétique sans avoir sérieusement envisagé les coûts et les bénéfices qui en découleront.
Le Trésor public a grand besoin de nouvelles richesses pour continuer d'assurer les services dont les Québécois ne veulent pas se priver, qu'il s'agisse de pensions, de soins de santé ou d'universités modernes.
Ce qui ne veut pas dire qu'il faille exploiter ce gaz à tout prix ni qu'il faille le faire maintenant. L'Amérique du Nord aura toujours besoin d'énergie et le gaz sera toujours là. Pourquoi le Québec ne viserait-il pas à l'exploiter dans un esprit semblable à celui qui a présidé à l'exploitation par les Norvégiens de leur pétrole en mer ? Cela pourrait être l'une des recommandations des commissaires.
Il ne s'agit pas obligatoirement de nationaliser l'exploitation du gaz. Les Norvégiens ne l'ont pas fait pour leur pétrole. Ils travaillent en partenariat avec le privé et ont créé un « superfonds », dans lequel les entreprises ont versé des redevances importantes. Ces revenus servent aussi bien à électrifier des parcs de véhicules qu'à engranger des sommes qui donneront aux générations futures les moyens de maintenir leur niveau de vie une fois le pétrole épuisé.
Puisque le gaz de schiste s'épuisera un jour, tout comme le pétrole norvégien, pourquoi ne pas envisager de créer au Québec aussi un « superfonds » ?
La ministre Normandeau aurait moins de difficulté à rallier les Québécois à l'exploitation du gaz si les sacrifices demandés à certains étaient compensés par des avantages dont bénéficierait toute la société. Pour l'instant, ces avantages ne sont pas démontrés.
Les préjudices, eux, semblent évidents pour ceux qui vivraient à proximité des puits : perte de la quiétude des lieux et de l'attrait touristique, diminution de la valeur des maisons, dégradation possible de la qualité de l'eau, dévalorisation des produits du terroir - qui commencent à peine à être rentables -, sans parler des gaz à effet de serre générés.
À défaut d'avoir l'ampleur d'une commission Coulombe - qui a profondément remanié les règles pour assurer une gestion durable des forêts -, ces audiences du BAPE n'en sont pas moins une occasion que la population doit saisir pour mieux s'informer. Le temps de l'action pourra venir ensuite. Quelle que soit sa direction.





