Confessions d’un «finançophobe»

Les mots s’embrouillent, disparaissant peu à peu dans le flot d’autres pensées. Ce flou m’absorbe ; je m’y laisse couler avec bonheur plutôt que d’essayer de comprendre ce que je lisais il y a quelques secondes : un texte d’opinion concernant la définanciarisation de l’économie.

par David Desjardins
Confessions d'un «finançophobe»

Photo : L. Melanson

Au bout de quelques paragraphes, plus de brouillard, mais un mur. Je décroche complètement.

Autre jour, phénomène semblable : qu’il s’agisse de finances publiques, personnelles ou de nouvelles concernant l’économie mondiale, rarement suis-je en mesure de fendre la surface pour aller en profondeur. Je lis, puis tandis que mon regard continue de parcourir le texte, mon esprit, lui, fait des bonds sur l’eau. Si bien que je peux lire un article en entier et en émerger avec en tête une liste d’épicerie détaillée. Qu’on me rende le cahier culturel, celui des actualités, du sport. Tout le reste me fascine.

Malgré ma volonté, la nouvelle économique m’avale et me recrache. Et dans ces moments d’une vie pourtant composée de lecture, de théâtre, de cinéma et d’actualité consommés avec une réelle boulimie, je devine un peu ce que c’est que l’analphabétisme. Mon niveau de littératie financière et économique se situe sans l’ombre d’un doute sous la moyenne requise pour comprendre un monde où les cabrioles effectuées par le fric sont de plus en plus complexes.

Si cela ne concernait que les grands mouvements économiques mondiaux, à la limite, je suppose que ce serait tolérable. D’autant que, depuis mon point de vue, cette économie-là me semble plus politique qu’autre chose, toujours à négocier les faveurs de l’électorat et celles des magnats en naviguant quelque part entre les deux.

La véritable tragédie, c’est celle de l’ignorance des finances personnelles. C’est aussi elle qui inquiète autant l’Autorité des marchés financiers que les groupes de défense des consommateurs, qui constatent que nous sommes de plus en plus nombreux à nous perdre dans la complexité des produits financiers, de leurs frais de gestion et de tous ces machins censés assurer notre retraite ou un coussin en cas d’imprévu.

Et me voilà, justement, déterminé à comprendre, assis devant ma courtière en assurances tandis qu’elle décline divers produits – et à nouveau mon esprit divague, si bien qu’en sortant de là les détails m’ont échappé.

Évidemment qu’avec plus d’efforts je parviendrais à saisir. Alors pourquoi en suis-je incapable ? Comment expliquer que des gens normalement constitués, dont je suis, ne parviennent pas à s’inté­resser aux mécanismes de cet argent qui définit nos vies, notre statut social et la santé des sociétés dans lesquelles nous vivons ?

Je trouve un début de réponse dans le blogue du philosophe et historien Marcel Gauchet.

« Alors que le travailleur est soucieux de ses droits sociaux, le consommateur veut tout, tout de suite, et au plus bas prix. Alors que le citoyen est consterné par tout ce qui se passe, l’individu privé est recroquevillé sur ses intérêts personnels », écrit-il.

Et peut-être que tout est là, au fond. Ce refus de me pencher sur ces questions, c’est un aveuglement. Un refus moral. Je ne me sens pas concerné par l’économie, parce que je ne veux pas qu’elle me concerne. Ce que j’y découvrirais m’indignerait, m’obligerait à me mettre en doute.

C’est ainsi que nos envies font de nous des divorcés du réel et les potentielles victimes d’un système que nous aurons refusé de comprendre, de peur de découvrir que le rôle que nous y jouons n’est pas seulement celui de spectateurs.

Le savoir rend coupable. L’ignorance nous drape dans le mensonge de l’innocence.

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J’ai parlé à quelques personnes pour mieux comprendre notre rapport tordu au fric. Je remercie le journaliste François Desjardins (aucune parenté) pour cette citation lapidaire : « Nous passons deux semaines à choisir la couleur d’une voiture, mais ne lisons pas le contrat de vente. » Aussi, pour son temps et son livre Sale argent, le philosophe torontois Joseph Heath.

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