De l’huile sur le coeur
La voiture a ralenti à ma hauteur. J’ai eu le temps de voir la fille assise sur le « siège du mort » : à peu près mon âge, une casquette, un t-shirt. Le temps aussi de voir son index se replier sur son pouce pour envoyer d’une chiquenaude le tison de sa cigarette allumée dans ma direction.
David Desjardins

Ill : Luc Melanson
Le rang des Érables relie Val-Bélair et Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. C’est un chemin idéal pour rouler à vélo, parce qu’il est bordé de terres agricoles, agréables pour les yeux. Et surtout, il permet d’éviter les routes plus fréquentées pour rejoindre le comté de Portneuf, qui regorge d’endroits magnifiques où s’entraîner.
Ce jour-là, nous étions quatre. Je venais de prendre le relais en tête et je n’ai jamais entendu la voiture venir. Mais j’ai bien compris ce que m’a crié la fille qui me lançait son mégot, faisant danser des étincelles à quelques centimètres de mon visage : « Enlève-toi du chemin ! »
Avec le temps, je suis devenu presque imperméable à la myriade de manœuvres risquées auxquelles s’adonnent les chauffards qui refusent ma présence sur la route. Mais il y a des fois, comme celle-là, où la bêtise atteint le seizième sous-sol de l’indignité humaine, et je désespère de mes semblables qui semblent avoir souffert de quelque hoquet de l’évolution. Qu’est-ce qui peut bien se passer dans la tête de ces gens ?
Depuis aussi loin que le regard culturel porte, la voiture est considérée comme un symbole de liberté. Devenue le théâtre de notre aliénation quotidienne en raison du temps indu que nous y passons coincés dans le trafic, elle se métamorphose en sanctuaire de la bêtise, en défouloir, rare endroit où l’humain peut exprimer sa rage sans craindre de représailles. Une liberté de faire des doigts d’honneur, d’être impoli et dangereux. Une liberté d’avancer, le visage fermé, pour enfin ne plus avoir à se soucier du monde autour.
Au quotidien, le devoir de performance et l’obligation au bonheur ont fait de nous des êtres qui doivent sourire, être à la hauteur, se montrer soucieux du bien-être des autres. En façade, du moins. Ce que les psys et les analystes nous disent, c’est que ce masque se lézarde. Dans La gestion des produits, où il raconte son travail en centre de crise, Maxime Olivier Moutier nous dit la difficulté des gens à vivre au quotidien dans le monde qu’on considère comme normal. Ils suivent le défilé, mais souvent ils n’en peuvent plus. Ils sont lessivés. Et ils n’ont aucun moyen de l’exprimer, aucune véritable soupape. J’entendais Boris Cyrulnik dire sensiblement la même chose à la radio l’autre jour : dans ce monde en apparence riche et beau, les gens sont des montagnes d’angoisses.
Ceci explique peut-être cela. Le bon vieux « char » serait un révélateur, au sens photographique du terme, de ces profondes colères contre des choses sur lesquelles nous n’avons en apparence aucune prise. L’auto est un exutoire, son enveloppe de tôle nous préserve, et il suffit d’appuyer sur l’accélérateur pour que tout disparaisse dans la lunette arrière.
L’an dernier, un type a littéralement tenté de m’écraser avec son camion. Il a baissé sa vitre, et un flot haineux d’insultes est sorti de sa bouche. Je lui ai demandé s’il se rendait compte qu’il avait failli me tuer. Il a laissé tomber sa tête vers l’avant, le regard vide, comme si soudain, privé d’autre argument que sa colère de me trouver sur son chemin, il percevait l’absurdité de son geste. Et là, j’ai vu.
Vu que le climat pourri sur les routes nous montre toute l’incivilité dont nous sommes capables, le plus laid de ce que nous sommes. Mais vu aussi que sur le cœur des hommes en colère, impuissants, il y a des taches noires comme l’huile qui suinte d’un moteur fatigué.



