La paresse des autres
Nous sommes nés dans tout ça. Nous, les moins de 40 ans. Nous avons grandi dans le fantasme de la belle vie que cultivaient nos parents.
David Desjardins

Ill. : L. Melanson
Enfant, je me figurais que le monde idéal des adultes ressemblait à un amalgame des pubs d’Old Spice, de Tampax, du Club Med et de Liberté 55. Une maison sur la plage et une barque au délabrement hemingwayen qu’on pousse vers les vagues. Des résidences blanches et des jardins parfaitement manucurés. Des kilomètres de sable fin et des tissus légers qui flottent au vent. Des voitures rutilantes et des balades à cheval.
Cette belle vie fantasmée par nos parents portait alors un nom : la société des loisirs. Un monde merveilleux où, suivant les préceptes de l’économiste anglais John Maynard Keynes, l’amélioration de la productivité allait leur permettre de toucher le même salaire pour une fraction des heures travaillées. Ce qui s’est produit, en partie.
Mais les quelques heures que les Occidentaux sont parvenus à dégager, ils les comblent d’activités qui sont le reflet de leur rang social. Des loisirs qui sont des symboles de réussite et qui, paradoxalement, les enchaînent un peu plus au travail. Certains de ces loisirs coûtant une fortune, il n’est plus rare qu’ils mènent au surendettement.
C’est le prix à payer pour cette fuite en avant qu’impose la société des loisirs.
Et nous, les moins de 40 ans, nous sommes nés dans ce mirage. Dans cet univers dominé par le centre commercial, les cours de karaté, de guitare, de ski, les voyages et les autos luxueuses. Nous avons grandi dans cette culture du crédit facile, où la valeur cardinale est la satisfaction immédiate de toutes les envies.
Et voilà François Legault qui, en campagne électorale, reproche aux générations qui suivent la sienne de vouloir faire la belle vie. Nous serions un peu paresseux ? Nous ne voudrions plus travailler tard au bureau ?
C’est peut-être qu’il ne voit pas l’autre versant du passé glorieux auquel il semble attaché. Car pendant que lui et ses semblables s’abrutissaient de travail, que nos parents étaient enchaînés à leurs bureaux, nous revenions faire nos devoirs seuls à la maison, une clé attachée au cou. Nous avons vu nos parents se démener pour suivre le train infernal des exigences de la société des loisirs. N’est-il pas normal que nous refusions de faire de même ?
Mais comme on n’a rien trouvé de mieux à nous offrir que ce modèle de société, que ce système de gratification par le travail et les divertissements de toutes sortes, nous poursuivons la course. Nous nous endettons, comme nos parents. Plus, même. Nous épargnons peu, parce qu’on ne cesse de nous répéter qu’il n’y a que le présent qui compte.
Mais nous n’y laisserons pas notre peau. Ni notre famille. Ni nos amis. Ni le peu de vie intérieure qu’il nous reste, maintenant que nous sommes branchés en permanence au travail par nos téléphones et nos ordinateurs portables.
Des paresseux ? J’en croise très peu. Je vois mes semblables courir de tous côtés, négociant âprement chaque minute de leur horaire de familles éclatées ou de pigistes, qui comporte le peu de loisirs qu’ils peuvent se permettre. Nous sommes nés dans ce monde, mais nous le changeons un peu pour le rendre vivable.
Rien n’est parfait. Nos finances personnelles et collectives sont effectivement lamentables. Mais nous attendons de tous nos leaders, y compris du chef de la CAQ, qu’ils proposent autre chose que d’opposer les générations en brandissant le plumeau du grand ménage et les bonnes vieilles valeurs d’antan.
François Legault l’a répété assez souvent en campagne : il est comptable. Cela explique peut-être son obsession des heures travaillées. Mais cela n’excuse pas sa paresse à lui, intellectuelle, teintée d’ignorance et surtout d’un intolérable mépris pour ceux qui refusent de rentrer dans le rang.
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En juin, le gouverneur de la Banque du Canada annonçait que l’endettement des ménages avait atteint un niveau record et prévenait que la croissance économique du pays ne devrait pas se faire au détriment des finances personnelles des gens.



