Qu’est-ce qu’elle a ma gueule de bois?

Je connais peu de plaisirs plus doux et agréables que ce moment où, au bout de quelques verres, on bascule discrètement dans l’ivresse. Un vertige qu’il vaut cependant mieux taire, l’appel à la modération en tout étant devenu non seulement une vertu cardinale, mais un mantra populaire — pour un chroniqueur, on dira qu’il s’agit d’une responsabilité.

David Desjardins

Ill : Luc Melanson

Mais je me sens autrement responsable de dire la vérité. Celle qui, pour la moyenne des ours, relève presque du banal, sans qu’on puisse pourtant en parler publiquement, de peur de pousser à s’enivrer quelques jeunes âmes influençables.

Car même la cuite occasionnelle est à l’index. « Prendre un coup, c’est prendre un coup de trop », disait ce printemps le porte-parole d’Éduc’alcool, pontifiant avec la certitude du juste sur les dommages occasionnés par les quelques verres superflus, qui sont promesses tant de cellules endommagées que de lendemains chiffonnés.

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Et pourtant, quel plaisir d’avoir exagéré, de s’être écarté des sentiers balisés de la rectitude et de la bonne mesure ! Trop manger, trop boire, fumer, parler fort et danser jusqu’à l’épuisement sont encore parmi les plus délicieux moyens qu’on ait trouvés de marcher pour un moment à côté de soi et, paradoxalement, de se sentir totalement vivant.

Mieux que tout, il y a ce moment que j’évoquais, ce point de bascule, où l’alcool n’a pas entamé notre lucidité et où, au contraire, il nous fait voir le monde avec ce léger trouble qui fait vibrer les couleurs, le contour des choses, et qui exacerbe la sensibilité. J’ai en mémoire certains de mes plus beaux couchers de soleil ou de mes plus délicieux baisers lors de ces moments d’extrême clarté, qui invitent à se laisser glisser encore un peu sur la pente de l’ivresse, bien qu’on sache que, passé ce stade béni, un autre état nous attend, moins glorieux.

Mais quelle gloire y a-t-il à toujours faire attention ? À quoi servent nos privations quoti­diennes si elles n’appellent pas, au moins quelques fois, à la transgression ?

En général, je mène une existence quasi monacale. Je mange parfaitement, me couche tôt. Je travaille, je lis, je regarde des films. Je fais du sport tous les jours.

Mais dans les replis de cette vie exemplaire sommeille une envie de trop en faire. Un besoin viscéral de manger gras, de ne plus compter les verres, pour qu’enfin mes trop-pleins et mes délires trouvent leurs soupapes.

La modération a meilleur goût au quotidien, et il est vrai que l’excès, même occasionnel, comporte son lot de risques. Que je suis prêt à assumer dans la mesure où ils n’engagent que moi et ne m’exposent pas à un danger immédiat. Ivre, je ne conduirai pas ma voiture ni ne me suspendrai par une main à la fenêtre du 10e étage d’un hôtel.

Parce qu’il n’est pas question d’embrasser la mort sur la bouche, mais plutôt la vie. Et avec la langue.

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On dira qu’il s’agit encore là de propos irresponsables. Il ne convient qu’aux artistes mau­dits – qui, généralement, meurent avant 30 ans – de faire l’apologie de l’abus. Ou aux poètes hallucinés, comme William Blake, qui écrivait que « la route de l’excès mène à un palais de sagesse ».

C’est évidemment faux. Elle mène à la déchéance. La vraie responsabilité, c’est de rappeler que les excès sont comme ces détours par les routes secon­daires, sur lesquelles on oblique à l’occasion quand l’autoroute devient ennuyeuse.

Les appels à la tempérance n’y peuvent rien. Les excès, ce sont des envies d’ailleurs qu’on ne peut pas toujours museler. Comme Alice, qui fuit la normalité du monde, nous voulons parfois suivre le lapin jusqu’au fond de son terrier. Quitte à payer le voyage d’une solide gueule de bois.

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Je comprends la nécessité de sensibiliser la population aux problèmes de santé liés à l’abus d’alcool. Mais écrire dans un document officiel que « la modération est une règle qui ne souffre aucune exception », c’est de l’hygiène qui flirte avec la morale.

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