Diane Boudreau, prof de français au secondaire, assassine la réforme et dénonce les préjugés à l’égard de sa profession.

J'enseigne au secondaire depuis 1978. J'ai enseigné à peu près toutes les matières : français, anglais, musique, écologie, morale, mathématiques, dans une douzaine d'écoles, dans des centres pour décrocheurs et pour délinquants, dans des classes enrichies, en formation professionnelle, en récupération scolaire et en orthopédagogie.
J'ai côtoyé des adolescents brillants, mais aussi de grands écorchés, des enfants battus, victimes d'inceste, affamés, déprimés, révoltés ou réduits au silence par des souffrances insoutenables. J'ai été responsable du conseil des élèves, du groupe Amnistie internationale, du journal des élèves et d'autres publications. J'ai fait des études en littérature, en psychologie, en anthropologie, j'ai rédigé un programme de français pour le secondaire, etc.
Mon expérience et ma formation devraient donc aplanir bien des obstacles et faciliter l'exercice de ma profession, mais ma passion s'éteint peu à peu, mes convictions se désagrègent et ma foi en l'avenir s'étiole. Pourtant, je dois continuer encore quelques années, mon bien-être matériel l'exige. Mais pourquoi en suis-je rendue à cet essoufflement si délétère ?
Les incohérences du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS), les tâtonnements des prétendus experts ministériels qui sabotent les programmes et sacrifient des générations d'élèves, et le manque de vision de nos dirigeants politiques gâchent le plaisir d'enseigner ; la dévalorisation de la profession enseignante, le mépris des uns et l'arrogance des autres provoquent déshumanisation et désengagement. On sauve sa peau, si on le peut. Suis-je désillusionnée, amère et rétrograde ? Non, mais je suis fatiguée.
Tous les enseignants que je connais ont été victimes de critiques injustifiées de la part de leurs élèves et des parents de ceux-ci. Plusieurs ont même été menacés de représailles inacceptables - voies de fait, menaces de mort - ou bousculés dans les corridors, insultés dans Internet. Des mères et des pères ont contesté l'évaluation des enseignants, les ont accusés d'intimidation parce qu'ils exigeaient des efforts supplémentaires, les ont parfois injuriés devant leurs collègues médusés. Le pire, dans tout ça, c'est l'impuissance des enseignants. Que peuvent-ils répondre, que peuvent-ils faire pour se défendre contre ces attaques méprisantes ? Rien !
Autrefois, on affirmait qu'enseigner était une vocation. Aujourd'hui, enseigner est une soumission à la tyrannie des ignorants et des autocrates parentaux et ministériels.
Au Québec, de 15 % à 20 % des jeunes enseignants quittent la profession au cours des cinq premières années suivant leur entrée sur le marché du travail, plus que les élèves qui décrochent, selon le MELS (18 % en 2009).





