Et si l’Église entrait dans le XXIe siècle ?

Un pape chinois, des femmes prêtres, un nouveau concile pour faire suite à Vatican II : Alain Crevier, l’un des rares journalistes spécialisés dans le domaine religieux au Québec, rêve d’une Église réformée.

par Noémi Mercier

Photo : Rafa Rivas/AFP/Getty Images

Quand les patrons de la télé de Radio-Canada lui ont offert la barre de Second regard, en 1995, il a cru à une erreur. «?Vous vous trompez d’Alain Crevier?», a répondu celui qui se voyait davantage analyste économique qu’animateur d’une émission consacrée aux religions et à la spiritualité. Dix-huit ans après avoir dit oui, l’homme de 56 ans ne regrette rien. «?Ç’a changé ma vie?», affirme-t-il.

Les journalistes spécialisés dans le divin sont une espèce en voie de disparition au Québec. Pour­tant, les sujets ne manquent pas?: le vote religieux aux présidentielles américaines, l’affaire des carica­tures de Mahomet, le débat sur le cours d’éthique et de culture religieuse, les accommodements liés aux différentes confessions ne sont que quelques-uns des enjeux récemment abordés.

Véritable ovni télévisuel, en ondes depuis 1975, Second regard ne recule pas non plus devant des thèmes aussi intangibles que l’apprivoisement de la mort, le pardon, le sens de la vie, la souffrance. Alain Crevier est lui-même revenu transformé d’un séjour au Népal, en 2011, où il a médité dans un temple bouddhiste à l’aube. «?Tu ne comprends rien de ce qui se dit, mais t’as les poils qui se dressent sur les bras. Pour la première fois de ma vie, je me suis rendu compte que la spiritualité était une expérience physique. Pas seulement un concept à apprendre par cœur dans un livre qu’on appelle catéchisme.?»

Croyant?? «?Oui, mais je ne dis pas en quoi. La foi, pour moi, ce n’est pas croire aveuglément à un monsieur ou à des déesses. C’est accepter ce qu’on ne sait pas.?» Cette recherche spirituelle ne l’empê­che pas de sortir les griffes pour égratigner l’establishment catholique. «?Il y a quelque chose que l’Église doit régler avec elle-même?: sa façon d’aborder la modernité. Ça n’a pas de sens de ne pas avoir plus de femmes dans les couloirs du Vatican. Ouvrez-vous, bonté divine?!?»

L’actualité a rencontré Alain Crevier afin de revenir sur l’année écoulée et de connaître ses pronostics sur le prochain souverain pontife…

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Des spécialistes du Vatican voient le cardinal Marc Ouellet, ancien archevêque de Québec, comme le successeur de Joseph Ratzinger, même s’il est plutôt mal aimé de ses compatriotes. Y croyez-vous??

Il a été un des hommes d’Église les plus détestés quand il était en poste au Québec. Avec ses positions sur l’avortement et la place de la femme, notamment, il nageait à contre-courant même dans l’Église québécoise. J’ai entendu des choses épouvantables sur lui venant de gens d’Église. Mais à Rome, on m’a dit?: «?C’est le propre de la plupart des cardinaux de ne pas être appréciés. Nous, nous le percevons comme un héros, un valeureux capable de défendre nos valeurs.?» S’il est perçu par ses confrères comme un homme courageux, il part avec de bonnes notes.

De quelle sorte de pape l’Église aurait-elle besoin aujourd’hui??

D’un pape du tiers-monde, qui saisit ce que représente la pratique de la foi dans un pays extrêmement pauvre. Si on pouvait déplacer le Vatican au Honduras, tout le monde s’en porterait mieux. On aurait peut-être une Église qui comprendrait la misère pure et simple de ses fidèles.

Ce serait intéressant, aussi, d’avoir un pape qui connaît intimement la difficulté d’être catholique dans les pays où ce n’est pas apprécié. Un pape chinois, par exemple. En Chine, il y a deux Églises catholiques?: l’Église patriotique, l’officielle, et la rebelle, qui est l’Église romaine. Les autorités chinoises ne peuvent pas tolérer l’idée qu’un pape à Rome exerce sa suprématie sur les fidèles de son propre territoire.

Selon vous, un virage à droite s’opère au sein de l’Église catholique depuis quelques mois. À quoi voyez-vous cela??

Il y a des exemples choquants. La Leadership Conference of Women Religious est la plus grande association de religieuses aux États-Unis. Elle représente 50 000 personnes. Le Vatican l’a littéralement mise sous tutelle le printemps dernier?! Une des choses qu’on lui reproche est de ne pas promouvoir la position de l’Église sur le sacerdoce des femmes. Et cette position, c’est qu’il n’y a pas de sacerdoce pour les femmes.

On pourrait aussi parler de la sortie des évêques catholiques, en pleine campagne électorale américaine, contre la réforme de l’assurance maladie du président Obama. En vertu de cette loi, l’Église catholique va devoir prendre en charge l’assurance maladie de ses employés, ce qui inclut les frais liés à la contraception. Les évêques ont intenté des poursuites devant les tribunaux, organisé des manifestations.

Des ministres conservateurs ont récemment invoqué leur «?con­science?» pour appuyer une motion sur les droits du fœtus. Le religieux s’infiltre-t-il aussi dans la vie politique au Canada??

Au nom de quel principe un croyant mettrait-il ses convictions de côté quand il parle de politique?? C’est sur celles-ci qu’il construit ses valeurs, c’est un énorme morceau de son identité. Les Québécois ont littéralement oublié ce qu’est la foi. Ils ont l’impression que la religion est une affaire tellement privée que les gens la laisseront au vestiaire en entrant à l’Assemblée nationale. Pour les Américains, il y a une séparation entre l’État et l’institution religieuse, mais il y a une fusion entre la foi et la politique en chaque individu.

Kateri Tekakwitha est récemment devenue la pre­mière femme autochtone du Canada cano­nisée. Ce geste a-t-il une dimension politique??

C’est mon impression. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le Canada a passé une loi qui avait pour objectif de régler le «?problème indien?» – on visait une assimilation radicale et brutale. Tous les enfants devaient fréquenter les pensionnats autochtones?: on leur coupait les cheveux, on leur disait que leur langue était sale et que leur culture ne valait rien. On frôlait les attitudes génocidaires.

Le gouvernement canadien avait besoin de personnes pour mettre en œuvre ses politiques, et ce sont les Églises chrétiennes qui s’en sont chargées. On essaie, depuis une dizaine d’années, de panser les plaies et de tourner la page. L’Église est parfaitement consciente du rôle qu’elle a joué, ici comme en Australie et dans bien d’autres endroits.

Et là, tout à coup, oups?! il y a une Amérindienne qui dormait dans les entrées de la sainteté depuis 332 ans, et on la canonise. Ce n’est pas un hasard. C’est un geste de réconciliation de la part de l’Église, une manière de tendre la main aux Premières Nations, qui ont beaucoup souffert.

L’Église peut-elle réellement se réformer??

Tout est possible, puisqu’elle a changé au fil du temps. Il y a 150 ans, l’infaillibilité du pape n’était pas un dogme. Pourquoi ne pas y mettre un terme et accepter la dynamique du débat?? Quand Jean XXIII a été élu, à la fin des années 1950, personne ne prévoyait qu’il déclencherait le concile Vatican II. On se disait qu’il était vieux, qu’il allait rester tranquille… et il a foutu le bordel dans l’Église de manière incroyable. Cinquante ans après Vatican II, pourquoi pas un Vatican III qui proposerait exactement ça?: entrer dans la modernité??

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