Gratte-ciels pour petits proprios

Plus de 50 nouvelles tours qui montent lentement dans le ciel de Montréal abriteront des condos. C’est trop et c’est risqué, met en garde l’architecte et urbaniste Jean-Claude Marsan, qui dénonce le manque de vision de la Ville.

par Julie Barlow

Photo : Tibor Bognar/Corbis

À Montréal, c’est la valse des grues. D’ici deux ans, 70 gratte-ciels auront poussé dans l’arrondissement de Ville-Marie. Du jamais-vu depuis les Jeux olympiques de 1976. Sur les trois quarts de ces chantiers du centre-ville, on érige des copropriétés. Des urbanistes montréalais s’inquiètent?: à Toronto, 20 000 condos neufs demeurent vacants et le marché de la construction s’effondre. Mont­réal va-t-elle droit dans le mur??

«?Montréal néglige ses devoirs de planification urbaine?», dit Jean-Claude Marsan, architecte, urba­niste et professeur émérite à l’Université de Montréal. Les autorités municipales pourraient faire l’effort de planifier un centre-ville du calibre du Quartier des spectacles et du Quartier international au lieu de donner carte blanche à des promoteurs. L’actualité l’a rencontré chez lui, à Westmount.

D’où vient cette frénésie de construction au centre-ville de Montréal??

De cette suite de terrains vagues, héritage des années 1960. On estimait à l’époque que Montréal compterait sept millions d’habitants en 2000. Craignant que la trame urbaine ne nuise à la circulation, on a implanté un réseau d’autoroutes. Pour construire l’autoroute Ville-Marie, on a démoli presque tout le centre-ville. Mais la croissance n’a pas eu lieu. Nous sommes 3,4 millions à Montréal?! Et le résultat, c’est une série de terrains vagues.

Et 50 ans plus tard, l’économie va bien. N’est-ce pas une bonne idée de boucher ces trous??

Absolument. Le développement permettra de densifier le centre-ville, d’éviter l’exode vers la banlieue. On maximisera l’utilisation des infra­structures, le métro notamment. Et on établira des paysages et des perspectives plus agréables à regarder que des stationnements. Il est aussi positif de voir Montréal se transformer en ville de propriétaires. La propriété joue un rôle favorable dans le développement. En général, un propriétaire entretient son bien. Dans ce sens, c’est positif.

La Ville affirme qu’il y a un marché pour 22 000 nouveaux condos à Montréal. Est-ce réaliste??

Cet intérêt pour les condos est assez récent. Il y a un effet de mode, qui un jour va tomber. Il y en aura trop. Faut-il laisser au seul marché le soin de déterminer le cours des choses?? J’en doute.

Quel est le problème avec les condos??

L’absence de planification. Dans les années 1960, on a adopté une approche urbaniste «?progressiste?», qui a donné les terrains vagues. Aujourd’hui, avec la croissance économique, nous péchons par excès inverse, avec une approche trop pragmatique. Les gens veulent des condos?? On bâtit des condos.

Mais il y a de belles réalisations, comme le Quartier des spectacles, le Quartier international, la Cité Multimédia, non??

Ce sont des exceptions, une partie limitée du centre-ville. À Boston ou Portland, par exemple, l’ensemble du centre-ville est planifié depuis des décennies. Boston était une des villes les plus mal en point des États-Unis à la suite de la désindustrialisation, qui a balayé le pays après la Deuxième Guerre mondiale. Des politiciens, des gens d’affai­res, des universitaires se sont mis ensemble et ont décidé qu’il fallait axer le développement sur la principale force de la métropole?: ses universités. Aujourd’hui, c’est une des villes les plus riches et dynamiques d’Amérique du Nord. Ce n’est pas pour rien que le gouvernement américain a décidé d’investir des sommes colossales pour enfouir ses autoroutes surélevées, qui enlaidissaient le paysage urbain. C’est parce que la ville a de l’avenir?!

Même chose à Portland, dont le centre était en décrépitude dans les années 1960. Neil Gold­schmidt, qui fut maire de 1973 à 1979, a mis sur pied sa «?population strategy?», qui visait l’accroissement des services aux citadins, l’amélioration des transports publics, la revitalisation des vieux quartiers et la planification du centre-ville – dont l’élimination d’une affreuse autoroute, Harbor Drive, qui coupait la ville de la rivière Willamette. Cette stratégie a freiné l’exode vers la banlieue et a redonné les quartiers centraux à la population. Aujourd’hui, Portland est considérée comme une des villes les plus dynamiques et agréables à vivre des États-Unis.

Alors que la Ville de Montréal a vidé son Service d’urbanisme de son expertise. Elle attend que les promoteurs se manifestent et elle accepte n’importe quoi?!

D’où vient cette absence de vision??

Je ne veux pas déprécier les Québécois francophones, mais la culture urbaine leur est venue sur le tard. Il y a de nettes améliorations, mais il reste du chemin à faire en aménagement et en urbanisme. Regardez le Centre de congrès de Boston?: ses façades imposantes en matériaux nobles sont dignes d’un édifice public prestigieux. Cette qualité se retrouve à l’intérieur jusque dans les moindres détails, de l’organisation spatiale au choix des matériaux. À Montréal, les panneaux de verre multicolores du Palais des congrès attirent l’attention, mais le reste a autant de caractère qu’un hôtel de seconde zone?! Le principal responsable de ce gâchis est le gouvernement du Québec, qui avait pourtant lancé un concours pour trouver le meilleur concept. Mais comme celui qui a gagné coûtait cher, le gouvernement a changé les règles. Et d’un compromis à l’autre, il a fini par choisir la médiocrité. Un centre de congrès devrait correspondre à la plus haute idée qu’une Ville a d’elle-même.

Montréal a donc planifié le Quartier des spectacles et le Quartier international, mais pas le reste??

Ce sont des cabinets d’architectes, d’urbanistes et des gens d’affaires sensibles à l’idée de trouver un moyen d’améliorer le quartier qui ont pris l’initiative de créer le Quartier des spectacles. La Cité Multimédia, elle, est née d’une initiative de la Ville pour aider le Vieux-Montréal à se développer. Mais pour l’ensemble du centre-ville, il n’y a pas de plan.

La Place des festivals, dans le Quartier des spectacles, qui a été créé à l’initiative de cabinets d’architectes et d’urbanistes ainsi que de gens d’affaires. L’été, ses fontaines font la joie des enfants.

(Photo : Marie-Reine Mattera)

Comment la Ville accorde-t-elle ses permis de construire??

Dès que se présente un promoteur avec un gros projet, susceptible de rapporter d’importants revenus fonciers – et c’est le cas des condos -, il a l’écoute des politiciens municipaux. Plus il brasse de grosses affaires, plus il est favorisé.

C’est donc une question d’argent??

De fiscalité, plutôt. La loi québécoise fait qu’une Ville ne peut percevoir d’autres taxes que l’impôt foncier. À Boston, par exemple, le gouverne­ment fédéral a payé pour enfouir les autoroutes – une facture de 15 milliards de dollars?! De nombreuses villes américaines profitent d’une meilleure répartition de l’assiette fiscale, si bien que les banlieues contribuent davantage au financement des acti­vités de la ville centre. Ne vous demandez pas pourquoi Montréal est la Ville du Canada qui donne le plus de contraventions?: elle cherche de l’argent?!

Le centre-ville est un peu la signature d’une municipalité. Que manque-t-il à celui de Montréal??

Sans leadership, il n’y a pas de vision. Il faut des maires qui décident. Jean Drapeau a fait des erreurs – il voulait construire une autoroute sur le mont Royal?! Mais il a eu des idées. Montréal a eu son métro, l’Expo, le Stade olympique. Le maire Tremblay a-t-il déjà eu une idée??

Le mot clé devrait être «?ensemble?», pour mettre fin à cette stupide lutte entre francophones et anglophones, qui n’a plus sa raison d’être. Il faut investir dans la mise en valeur du domaine public – places, squares, berges, etc. -, comme on a commencé à le faire avec le Vieux-Port, le Quar­tier international et le Quartier des spec­tacles. Par exemple, réaménager le square Cabot [près de l'ancien Forum] pour en faire un lieu attrayant. Ensuite, planifier le développement et la mise en valeur tout autour pour attirer des promo­teurs sérieux, au lieu de se mettre à genoux devant le premier qui proposera une tour de 40 étages?!

Développer un centre-ville est une tâche complexe. On y trouve des commerces, des bureaux, du logement, un métro, même des hôpitaux. Toutes les fonctions y sont concentrées. Et dans le cas d’une ville ancienne, il faut prendre en compte l’historique?: on ne met pas un gratte-ciel à côté d’une église?!

Le Centre des congrès de Boston, conçu par l’architecte Rafael Vinole, doit son caractère imposant à sa façade au toit en arc, ses immenses poutres d’acier et son organisation spatiale.


(Photo : courtoisie)

Quel serait un bon plan de design urbain pour Montréal??

Le principe le plus important est l’appropriation. L’atmosphère doit être invitante. Prenez le Vieux-Port, une réussite avec ses bancs, sa patinoire et même des sentiers. Dans le Quartier des spectacles, il y a aussi des bancs, une grande place, des fontaines où les enfants peuvent jouer. La clé d’un quartier réussi?: faire en sorte que les gens s’y sentent bien. Montréal y est parvenue dans plusieurs cas. Dans d’autres secteurs, on ne voit personne, même si les bâtiments sont beaux.

Un plan d’urbanisme consiste d’abord à établir de quelle façon un quartier s’est développé au cours des décennies, voire des siècles, et comment les gens l’utilisent aujour­d’hui. Est-il résidentiel, industriel, commercial?? A-t-il changé de vocation?? Ce changement est-il en cours?? Le document final peut consister en des cen­taines de pages de dessins et de recommandations sur la manière appropriée d’y construire?: quelle sorte de bâtiments, de quelle hauteur, pourquoi dans une telle rue et pas dans une autre. C’est essentiellement – mais pas uniquement – esthétique. Un bon plan d’urbanisme s’inspire de ce qui existe déjà et de la façon dont les gens y vivent, pour que l’on construise quelque chose qui corresponde au lieu.

Et ça coûterait cher??

Même pas. La Ville a déjà les urbanistes et l’Office de consultation publique. Le public amène une vision et des préoccupations que les architectes et urbanistes n’ont pas nécessairement. Il en sait plus, par exemple, sur la dynamique entre les différentes communautés ethniques. La participa­tion du public se ferait volontairement.

Et on pourrait mieux utiliser nos facultés?: peu de villes dans le monde ont, comme Montréal, quatre universités au centre-ville, toutes avec une faculté d’architecture et d’urbanisme. Celles-ci sont très bien placées pour fournir des idées?: comment transformer les lieux publics, créer des espaces verts, réutiliser les bâtiments désuets. Après tout, ces établissements font partie du milieu et leurs étudiants et professeurs y vivent et y travaillent. La Ville pourrait demander aux facultés de faire des recommandations sur l’orientation à donner pour tel ou tel quartier. Le public pourrait se prononcer, les élus aussi. Et là, nous aurions un plan que les promoteurs pourraient suivre – au lieu de travailler à l’envers. C’est une idée qui fait son chemin actuellement.

Impossible d'ajouter des commentaires.