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Griserie sur lames


15 Décembre 2008

Propulsés par la seule force de leurs jambes, les plus rapides patineurs de vitesse filent à 50 km/h. Carole Beaulieu rêvait de goûter ce plaisir.

Photo : Martin Laprise

Levez les talons pour avancer. Levez les orteils pour reculer. Plus facile à dire qu'à faire ! Chaussée de patins de vitesse pour la toute première fois, je progresse mieux à reculons que vers l'avant. Ce n'est pas demain matin que je parcourrai un demi-kilomètre en 38 secondes, comme la Canadienne Catriona Le May Doan, la femme la plus rapide du monde sur longue piste.

Depuis que Gaétan Boucher a obtenu ses trois médailles sur longue piste, à Sarajevo, en 1984, le spectacle des patineurs de vitesse me remplit toujours d'admiration et d'envie. La puissante foulée de Catriona Le May Doan, cette Saskatchewanaise au coeur de lionne, médaillée olympique et championne du monde, me paraît irrésistible de force et de beauté farouche. Quand les compétitions sur courte piste ont fait leur entrée aux Jeux olympiques, à Albertville, en 1992, les Marc Gagnon, Frédéric Blackburn, Sylvie Daigle, Annie Perreault ont accaparé mon panthéon du sport. Et leurs successeurs, les Charles Hamelin, Kalyna Roberge, Mathieu Turcotte, Éric Bédard, Tania Vincent, Anouk Leblanc-Boucher, tous ces feux follets qui perpétuent la renommée du Québec en patinage de vitesse, incarnent le plaisir de la course, de l'effort, du dépassement. Lorsqu'on chausse leurs patins, on comprend mieux pourquoi ils ont des cuisses et des chevilles d'enfer !

« Quatre-vingt-cinq pour cent des mouvements d'un patineur de vitesse ne sont pas naturels », m'explique Jonathan Guilmette, 30 ans, champion olympique du relais 5 000 mètres courte piste en 2002. Depuis qu'il a pris sa retraite, l'an dernier, il étudie la science du mouvement (la kinésiologie) à l'Université de Montréal et est entraîneur au Club Montréal International, l'antichambre de l'équipe nationale canadienne de patinage de vitesse courte piste. Chaleureux farfadet aux cheveux décolorés, Guilmette devient aussi convaincant qu'un Barack Obama lançant son « Yes, we can » lorsqu'il saute sur la patinoire, chronomètre en main.

Autour de moi, en ce matin d'octobre, quatre aspirants champions transpirent sous leur casque protecteur, dans la froideur de l'aréna Michel-Normandin, dans l'est de Montréal. Forçats de leur plaisir « à faire la course », ils se taquinent, s'encouragent.

Mathieu Larivière Lord, Hugo Joly, Gabriel Chiasson-Poirier et Vincent Cournoyer ont tous moins de 20 ans. Ils s'entraînent 25 heures par semaine, dont deux heures de patinage chaque jour, tout en poursuivant des études universitaires ou collégiales. « Les profs de français sont les moins compréhensifs quand on leur demande de reporter les dates des travaux parce qu'on doit participer à une compétition », déplore Gabriel en rigolant.

Dans mon coin, attentive à suivre les conseils de Guilmette, je teste doucement la puissance de la bête tapie sous mes pieds. Une simple poussée bien placée et elle rugit. C'est donc vrai. On ne glisse pas sur ces patins-là comme sur des patins « normaux ».

Pour avancer, il faut patiner sur le tranchant, sur le bord, « on the edge », comme on dit en anglais. Dix degrés d'inclinaison. Alors, la lame chante avec la glace, propulse le corps. Pour ceux qui aiment patiner, la sensation est magique. Et plus la position du patineur est basse, près de la glace, plus il peut aller vite.

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