Cyrano de Bergerac ne supportait pas que l’on se moque de son nez, mais il n’hésitait pas à en dire lui-même le plus grand mal. Quand Donald Morrison, journaliste installé en France, publia dans le Time un article sur le déclin de la culture française, le Tout-Paris intellectuel, comme Cyrano, se sentit froissé et monta sur ses ergots. C’était en décembre 2007. Un an plus tard, Morrison a tenu à s’expliquer dans un essai suivi d’un commentaire d’Antoine Compagnon, professeur à l’Université Columbia et au Collège de France.
Il faut dire que la couverture du Time, illustrée d'une photo du mime Marceau en clown triste, affirmait brutalement : « The Death of French Culture ». Le titre n'était pas de Morrison, mais il obtint le résultat escompté : à la télé comme à la radio, du Figaro à Libération, chacun affirma que l'annonce du décès était prématurée. Le débat fut évidemment nourri d'antiaméricanisme, les uns citant les classiques, les autres reprochant à Morrison de confondre succès commercial et valeur artistique.
L'ennui, c'est que Morrison touchait juste. Par exemple, sur les 1 300 romans français publiés annuellement, moins de 10 sont traduits aux États-Unis, alors que plus du tiers des romans proposés en France sont des traductions de l'américain. Le marché de l'art est moribond à Paris, si on le compare à celui de Berlin, Londres ou New York. Les 250 longs métrages français produits annuellement sont exploités presque exclusivement sur le territoire de l'Hexagone, et le Québec n'en voit pas le quart.
On pourrait poursuivre la nomenclature, passer de la musique de concert aux variétés, évoquer le théâtre ou les essais, pour conclure, avec l'architecture comme exception, que la production culturelle française contemporaine n'est plus mondialement renommée, comme elle l'était jusqu'au milieu du 20e siècle. La France, depuis la Deuxième Guerre mondiale, est une puissance économique, militaire et culturelle « moyenne ». Sa vocation universelle s'est épuisée jusque dans ses universités, qui ont trop longtemps été négligées au profit des grandes écoles, pépinières de ses mandarins.
Pourquoi la réalité des faits déjà documentés par des auteurs français a-t-elle tellement blessé sous la plume de Morrison ? Parce que la prédominance de la culture française dans le monde est la grande illusion parisienne, une respectable vache sacrée. « La France est provinciale », écrit Antoine Compagnon dans ses réflexions à la suite du texte de Morrison. La discussion est d'autant plus intéressante que le journaliste américain se trompe en bonne partie sur les causes réelles du déclin, qu'il attribue au système de subventions du ministère français de la Culture, lui opposant les pratiques plus dynamiques des fondations états-uniennes. On pourrait lui opposer que, au Canada, l'aide des gouvernements, loin d'asphyxier la culture, en assure la vitalité.
Quelles sont donc les raisons profondes du déclin culturel français ? Pourquoi la francophonie recule-t-elle sur la planète ? Antoine Compagnon, qui partage son temps entre les deux continents, croit que la France a mal pris le tournant postcolonial. Paris s'est accroché à « l'exception française », dit-il, avant de se réconcilier avec la « diversité culturelle ». La métropole a mis trop de temps à s'ouvrir aux créateurs des anciennes colonies, considérant la culture comme une chasse gardée.


