Il fut un temps, au Québec, où la parution d’un essai de l’envergure de celui de Joseph Facal eut été en soi un événement. Hélas ! la fatigue politique ambiante et l’esprit du temps ont fait que l’ouvrage n’a pas, à ce jour, connu le retentissement qu’il mérite.
Le sort réservé à cette contribution majeure au débat public corrobore en soi le regard parfois désespéré que jette Facal sur la société moderne, ce « supermarché de modes, de slogans, de sophismes et de prêt-à-penser », où tout doit toujours être drôle et léger.
Or, il reste encore, loin des gazouillis, des intellectuels animés par le goût de l'avenir, des êtres qui consacrent leur vie aux idées et à la quête du sens. Ex-ministre péquiste, aujourd'hui professeur à l'École des hautes études commerciales (HEC), Joseph Facal propose, dans Quelque chose comme un grand peuple, les bases d'un « redressement collectif québécois ». Pour y arriver, il pose cinq questions fondamentales : Qui sommes-nous ? Où en sommes-nous ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Où devrions-nous aller ? Quoi faire pour nous y rendre ? Pareille entreprise laisse craindre un ouvrage lourd et prétentieux. Il n'en est rien.
Facal ne réinvente pas la roue. Quiconque s'intéresse à la chose publique sait où il loge. Il fut l'un des signataires du Manifeste des lucides, en 2005, et il osa, du temps où il était ministre, remettre en question le sacro-saint modèle québécois. Cette fois, l'ex-politicien a pris le temps de mettre en forme ses idées. L'ouvrage prend parfois l'allure d'un programme politique, bien que l'auteur s'en défende.
Oui, déclare Facal, le Québec peut devenir ce « grand peuple » dont parlait René Lévesque dans l'ivresse de la victoire du 15 novembre 1976. Mais il faudra d'abord vaincre trois ennemis de l'intérieur qui freinent tout élan. Le premier ? Le déclin démographique. D'ici 2031, il y aura un million de plus de Québécois âgés de 65 ans et plus, pendant que le réservoir potentiel de travailleurs, lui, diminuera de 500 000 personnes.
L'endettement public constitue le deuxième ennemi. De 2009 à 2013, les Québécois paieront 39 milliards en intérêts sur la dette. « Je suis abasourdi de voir que l'on puisse se dire de gauche, donc théoriquement soucieux de justice sociale, et ne pas se préoccuper de transférer nos factures impayées à des générations futures qui seront moins nombreuses que nous », écrit-il.
La faible performance scolaire, qui se manifeste par le taux de décrochage des élèves et leur méconnaissance abyssale de l'histoire nationale, sera le troisième ennemi.
Analyste nuancé, Facal devient nettement plus catégorique quand il critique le multiculturalisme canadien. Cette idéologie, croit-il, est funeste pour le Québec, car elle menace l'intégration réussie des nouveaux arrivants, la cohésion sociale et l'identité nationale. Il dénonce cette angélique « ouverture à l'Autre ». Il voit dans le multiculturalisme une doctrine relativiste et dangereuse.





