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La route du bout du monde


15 Octobre 1995

L'été, les habitants de la Côte-Nord attendent le bateau et l'avion. Mais l'hiver, l'autoroute blanche et la motoneige relient enfin leurs villages. «C'est le paradis!»

On a beau s'y attendre, c'est un choc: à l'aéroport de Chevery, un troupeau de motoneiges guette l'arrivée du Twin Otter de Regionair.

La seule route de Chevery, un tronçon de quelques kilomètres qui mène de l'aéroport au village, est fermée de décembre à mai. Les rares voitures disparaissent sous la neige; quelques centimètres de carrosserie émergent encore ici et là en cet après-midi de février mais à la prochaine tempête, tout sera enseveli. Richard Monger, administrateur de la municipalité de la Basse-Côte-Nord, est venu m'accueillir en Bombardier.

Une douzaine de motoneiges, auxquelles sont attelés de grands traîneaux de bois, encerclent le petit dépanneur de Chevery. Le ravitaillement de la semaine vient d'arriver. En faisant la queue, les femmes commentent l'arrivage. «Zut! Pas encore d'oranges.» «Oh wow! Des pamplemousses.» Les champignons se sont déjà envolés. Les poivrons verts aussi. Il reste deux laitues romaines agonisantes, à 3,82$ chacune.

Les bleus du ciel sont ahurissants à Chevery. La vie aussi. Ce soir-là, après avoir réglé ma montre à l'heure de la Basse-Côte-Nord - là-bas, on refuse l'heure d'hiver - et apprivoisé le guidon d'une motoneige, je me suis gavée de liqueur de chicouté, de pétoncles géants, d'orignal servi en fondue bourguignonne et de gâteau au fromage aux «graines rouges». En revenant de cette extraordinaire boustifaille, j'ai cru rêver: un monstrueux bolide avalant les bosses de la piste à une vitesse supersonique m'a doublée. La conductrice n'avait pas 10 ans!

Chevery est le centre administratif d'une vaste région, une métropole de... 300 habitants, sur la Basse-Côte-Nord. De là, pour atteindre Kegaska, Tête-à-la-Baleine, La Tabatière, Saint-Augustin ou Vieux-Fort, à 50, 100 ou 300 km, il faut enfourcher une motoneige ou prendre l'avion.

La route 138 s'arrête à Havre-Saint-Pierre, devant l'archipel de Mingan. C'est là qu'un autre pays commence. Un chapelet de 20 villages s'égrène jusqu'à Blanc-Sablon sur quelque 1000 km d'anses secrètes et de baies somptueuses, où les épinettes ont capitulé devant le froid et les vents déments. Une dizaine de milliers de Québécois y vivent, coupés du reste du monde... et diablement contents d'être là.

Une odyssée d'hiver, là où la route s'arrête, c'est aussi exotique qu'un voyage à Tombouctou. Pour bien comprendre, il faut emprunter l'«autoroute blanche», un chemin de motoneige à deux voies, balisé et entretenu par le ministère des Transports du Québec. Un interminable ruban de neige gaufré reliant les oasis d'un grand désert blanc. Tous les 10 ou 20 km, comme un mirage entre les dunes piquées d'arbres rabougris, un panneau de signalisation vert battu par les vents indique la distance jusqu'à Baie-Johan-Beetz, Harrington Harbour, Baie-des-Moutons...

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