Le prochain pape sera-t-il québécois ?

Le Québécois Marc Ouellet est parmi les papabili, ces cardinaux pressentis pour devenir le prochain souverain pontife. Il serait même papabilissimo. En clair : très, très papabile, selon plusieurs observateurs !

par Michel Arseneault

Photo : Stephano Spaziani

La célèbre via della Conciliazione, boulevard bordé de 28 obélisques, ne pèche pas par excès de sobriété. Mais difficile de ne pas remarquer le drapeau du Canada qui flotte tout au début, et la blanche basilique qui trône tout au bout. C’est sur cette avenue, à mi-chemin de l’ambassade du Canada et de Saint-Pierre de Rome, que se trouve Santa Maria in Traspontina.

Il arrive à Marc Ouellet, son «cardinal-prêtre», de dire la messe dans cette église, où le marbre a pris la peinture pour épouse à l’époque baroque. Mais lorsque j’y suis passé, un beau dimanche d’automne, le prélat n’a célébré ni la messe de 8 h ni celle de 9 h 30.

Avait-il travaillé, la veille, jusque tard dans la nuit ? Sa réunion hebdomadaire avec le pape s’était-elle prolongée ? Chaque samedi, à 18 h, le cardinal Ouellet rencontre le Saint-Père pour une séance de travail, qui se déroule en italien, parfois en français. Il lui arrive même d’avoir un deuxième rendez-vous hebdomadaire avec Benoît XVI, ce qui fait dire aux observateurs que Marc Ouellet est un de ses «hommes de confiance».

Cela ne fait guère de doute. À qui le pape a-t-il demandé de se rendre en Irlande après que Dublin, outré par la façon dont l’Église a protégé des pédophiles, a fermé son ambassade au Saint-Siège ? À Marc Ouellet. Qui a-t-il sollicité pour présenter son avant-dernier livre ? Encore Marc Ouellet. Quel cardinal pourrait être décrit, sur le plan théologique, comme son «fils spirituel» ? Toujours Marc Ouellet.

Au Vatican, il ne fait aucun doute que le car­dinal Ouellet est un papabile. Papabilissimo, corrige Marco Ansaldo, vaticaniste de La Repubblica, quotidien de centre gauche. En clair : très, très papabile. Marco Ansaldo insiste: «Peut-être même le numéro un.»

Il n’est pas le seul à penser que le conclave pourrait pencher pour Marc Ouellet, éminence grise et… éminent inconnu. Le journaliste, qui m’a donné rendez-vous dans un café via della Conciliazione, me montre les touristes qui ne cessent de défi­ler. «Demandez à ces pèlerins s’ils connaissent le cardinal Ouellet. Ils ne le connaissent pas. Mais personne ne connaissait Karol Wojtyla non plus avant qu’il devienne Jean-Paul II.»

Ce relatif anonymat, sa discrétion joueraient même en faveur de l’archevêque émérite de Québec. Marco Ansaldo n’a jamais entendu un évêque critiquer le cardinale canadese. «Personne n’en parle, affirme-t-il. Cela signifie qu’on n’en dit pas de mal. C’est déjà beaucoup.»

Qui pourrait devenir le prochain souverain pontife ? Je peux toujours poser la question, mais personne à Rome n’a très envie de réfléchir à voix haute à ce sujet. Surtout pas depuis que le Vatican a été ébranlé par le scandale des Vatileaks, la fuite de documents que le majordome du pape a volés pour les remettre à un journaliste. À l’issue d’un procès public au Saint-Siège, un tribunal a condamné Paolo Gabriele, en octobre, à 18 mois de prison, une «affaire» qui en a intimidé plus d’un. La peur de représailles explique peut-être pourquoi la plupart de mes interlocuteurs ont demandé que je taise leur nom…

Cela n’a pas été le cas du cardinal Paul Poupard, écrivain pro­lifique — il a même été question qu’il siège à l’Académie française — et auteur d’un néologisme, la «décroyance», pour décrire le phénomène qui gagne tant de sociétés occidentales. Ce théologien ne passe pas pour un conservateur. Il a permis à l’Église d’exprimer sa repentance, sous Jean-Paul II, pour sa condamnation de Galilée, au XVIIe siècle.

Marc Ouellet est, dit Paul Pou­pard, un «homme chaleureux, merveilleux, un très bon ami». Et pour enfoncer le clou : un «car­dinal d’avenir». Difficile de demander à un homme qui porte la barrette cardinalice d’être plus explicite… (Mais, au futur conclave, le cardinal Poupard ne pourra pas voter pour son «très bon ami» : il a plus de 80 ans.)

Le cardinal Ouellet a déjà con­fié au Soleil de Québec que devenir pape serait un «cauchemar», mais plusieurs facteurs pèsent en sa faveur. À commencer par son âge. Beaucoup de cardinaux électeurs pourraient considérer qu’il a l’âge idéal : 68 ans, plus vieux que Karol Wojtyla, mais plus jeune que Joseph Ratzinger lorsqu’ils ont été élus papes (à 58 et 78 ans, respectivement).

De fait, le futur pape devra,  selon toute vraisemblance, être assez en forme, pour reprendre les choses en main après les récents scandales : Vatileaks, rumeurs de complot visant à assassiner Benoît XVI, opacité financière, etc. Mais il ne doit pas être trop jeune. Car une papauté aussi longue que celle de Jean-Paul II — 26 ans, 5 mois et 16 jours — priverait l’Église de sang neuf (si on peut s’exprimer ainsi).

Le cardinal Ouellet, en tant que préfet de la Congrégation pour les évêques, exerce une influence certaine sur la nomination de ces derniers, sauf dans les diocèses les plus importants. Il n’a pas désigné, par exemple, le nouveau cardinal de Milan, Angelo Scola, lui aussi papabile. Dans ce cas-ci, la décision aurait été prise par le pape lui-même.

 

Le cardinal et le pape lors d’une messe pour l’Amérique latine à la basilique Saint-Pierre de Rome, en décembre 2011. – Photo : Ricardo De Luca/AP/PC

 

«La principale lacune dans le CV de Marc Ouellet concerne son manque d’expérience à la tête d’un grand diocèse, estime un jésuite. Il a passé peu d’années à Québec [NDLR : sept ans]. Plusieurs cardinaux électeurs auront eux-mêmes ce type d’expé­rience et ne manqueront pas de se comparer à lui lors du prochain conclave.» D’autres interlo­cuteurs me feront toutefois remarquer que le diocèse de Venise, le plus petit d’Italie, a déjà donné deux papes à l’Église au XXe siècle…

On peut se demander si le cardinal Ouellet saura convaincre les électeurs italiens, premier bloc en importance (une trentaine sur 120 électeurs). Certains d’entre eux pourraient croire qu’il est temps, après deux «étran­gers» — un Polonais et un Allemand —, de revenir aux bonnes vieilles habitudes : plus de 200 Ita­liens ont été papes au cours de l’histoire.

Mais il ne faut pas sous-estimer le deuxième bloc d’électeurs, composé d’Américains. Ceux-ci pourraient pencher pour Marc Ouellet, un «Américain» qui a déjà habité en Colombie, qui préside la Commission pontificale pour l’Amérique latine et qui parle les langues de l’hémisphère (anglais, français, espagnol, portugais).

À Rome, peu de gens savent que les relations du prélat avec les Québécois ont été difficiles. Ses déclarations sur l’avortement — il s’y oppose, même en cas de viol — ont provoqué une levée de boucliers. Le décalage entre l’archevêque de Québec et la société était si grand que le dialogue a tourné à la prise de bec. À un site Internet catholique qui lui demandait, en 2009, si l’Église était «persécutée» au Québec, Marc Ouellet a répondu : «Bien sûr, tout à fait.»

«Aux yeux du Vatican, dit un religieux québécois à Rome, il a fait du bon travail quand il était à Québec. Même s’il s’est aliéné beaucoup de gens, y compris des catholiques, il est perçu comme quelqu’un qui a mis de l’ordre dans le diocèse.» Marco Ansaldo, le vati­caniste, est du même avis. «Son expérience à Québec n’a peut-être pas été pleinement satisfaisante du point de vue de l’opinion publique au Canada, dit-il, mais tout cela est moins important que ce qui se passe à Rome.»

Au Vatican, le cardinal Ouellet est apprécié de la curie, la «fonction publique», dont il est lui-même un haut représentant (en tant que préfet de la Congrégation pour les évêques). On loue son sérieux, son ardeur au travail, ce qui, paradoxalement, pour­rait jouer contre lui…

 

Veillée pénitentielle présidée par Marc Ouellet au cours du Symposium sur les abus sexuels sur mineurs en février dernier. – Photo : CPP/Polaris

 

Lorsqu’il s’agit de désigner un pape, les conclaves ont eu tendance à privilégier l’alternance entre les cardinaux issus de la curie (comme Ratzinger) et ceux issus d’un diocèse (comme Wojtyla). Ce clivage en recoupe un autre : l’alternance entre les théologiens et les «pasteurs», c’est-à-dire entre les intellectuels et les hommes de terrain.

Le cardinal-prêtre de Santa Maria in Traspontina est-il considéré comme un grand «pasteur» ? Comme le souligne un jésuite, «je ne suis pas persuadé que le cardinal Ouellet s’attirera les faveurs des cardinaux qui donnent la priorité à la pastorale». Un grand théologien, alors ? Les idées de Marc Ouellet sont dans la droite ligne de celles de Benoît XVI, adepte comme lui du théologien suisse Hans Urs von Balthasar, et collaborateur comme lui de la revue Communio. Trop ?

Certains se demandent si le conclave voudra poursuivre dans la voie tracée par Joseph Ratzinger. Pape peu charismatique, Benoît XVI vit dans l’ombre de Jean-Paul II, dont les affiches et cartes postales, sept ans après sa disparition, sont encore partout à Rome. Mais en désignant le futur souverain pontife, les électeurs se prononceront en faveur d’un programme politique qui ne dit pas son nom.

Les sujets qui font débat ne manquent pas : la place des femmes, l’ordination des hommes mariés (l’Église accueille déjà d’ex-prêtres anglicans avec femme et enfants), le remariage des divorcés, la contraception, l’homo­sexualité, etc. Un laïc romain bien au fait de la situa­tion résume de façon un peu abrupte le choix qui se posera au futur évêque de Rome : «Tu t’ouvres au monde moderne ou tu t’enfermes dans ta sacristie pour jouer avec tes cierges et ton encens.»

Si le cardinal Ouellet s’est ouvert au monde moderne, c’est pour croiser le fer avec lui. Il est de ceux qui estiment que le concile Vatican II, dont on célébrait le 50e anniversaire en octobre, a été interprété de façon trop «libérale». Dans un récent livre d’entretiens (avec le père Geoffroy de la Tousche), il tient un langage ambigu sur le droit de vote («chaque vote isole l’indi­vidu»), et il reproche aux médias d’avoir propagé des «théo­ries aberrantes» en matière d’identité sexuelle. Faut-il s’étonner si Marc Ouellet boude les journalistes ?

«C’est un de ses points faibles», explique Frédéric Mounier, correspondant du quotidien français La Croix au Vatican. «Il réagit comme un grand brûlé par rapport aux médias, alors que ce qu’on demande au pape, c’est de s’adresser à des foules, de se tenir debout devant 500 000 per­sonnes ou devant les caméras.»

D’aucuns, à Rome, pourraient reprocher au cardinal Ouellet son soutien à des mouvements laïques controversés, notamment le Chemin néocatéchuménal et Communion et libération. Le premier a souvent été accusé, surtout au Japon et en Grande-Bretagne, de «réinventer» la messe ; le second, surtout en Italie, de manœuvrer dans l’ombre, particulièrement dans la presse et l’édition.

«L’Église s’adapte aux changements du monde, dit le cardinal suisse Georges Cottier. C’est vrai qu’il y a des gens très attachés à leurs habitudes. Il ne faut pas faire un culte de l’immobilisme ni du changement.»

Le prélat m’a donné rendez-vous chez lui, au Vatican. Au bout de la rue Paul VI, m’explique Georges Cottier, il me suffira de montrer patte blanche aux mul­ti­colores gardes suisses et d’emprun­ter la rue Jean-Paul II.

Il a beau être à l’ombre de la basilique Saint-Pierre et de ses fastes, son immeuble pourrait être une quelconque résidence pour personnes âgées. Aujour­d’hui âgé de 90 ans, le cardinal Cottier marche péniblement, mais son esprit est toujours aussi vif. Sachant que j’écrivais sur Marc Ouellet, ce dominicain m’a prévenu : il ne prononcerait aucun nom…

Je lui demande tout de même qui pourrait être le prochain pape. «Il y a eu des surprises dans l’histoire, m’explique-t-il. Saint Pie V, un petit père dominicain, est devenu pape à une époque où les papes étaient tous issus de grandes familles ita­liennes.» [NDLR : Pie V (1504-1572) a personnellement allumé des bûchers où ont été brûlés des homosexuels, fait fouetter des prostituées et rédigé une Constitution contre les juifs.]

«Peut-être qu’on aura des surprises, souligne le cardinal Cottier, quelqu’un à qui on n’a pas pensé, un homme de couleur, par exemple.» Quand je lui fais remarquer que l’Afrique est sous-représentée parmi les cardinaux électeurs, il ajoute : «Cela ne veut rien dire.» Est-il temps de revenir à un pape italien ? «Il y a probablement des gens qui le pensent, mais c’est un argument qui ne tient pas la route.»

Marc Ouellet, premier pape québécois de l’histoire ? Le peuple romain, qui en a vu d’autres au fil des siècles, se méfie de l’inté­rêt soudain pour tel ou tel papabile. En dialecte romain, ici très proche du français, cela donne un proverbe : Chi entra papa ner conclave, ne risorte cardinale… (Qui entre pape au conclave, en ressort cardinal.)

 

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