Le Québec d’île en île

Dormir dans un ancien phare au milieu du fleuve, déambuler dans un décor de roc, suivre la piste des pêcheurs de baleines basques… Voici quelques îles qui valent le détour… et pourquoi pas un séjour !

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Le Québec d'île en île

Photo : Louise Bilodeau

De sa source, dans les Grands Lacs, jusqu’à son estuaire, 1 000 km plus à l’est, le Saint-Laurent compte 2 713 « îles, îlots et entités insulaires » éparpillés çà et là, précisait le géographe Hugues Morrissette au début des années 2000. Voici quelques-unes de ces îles, certaines peu connues et qui méritent la notoriété, d’autres qui se passent de présentation. Toutes sont des invitations à prendre le large.

 

Faire bombance à L’île d’Orléans


Tout le monde connaît l‘île d’Orléans, tout le monde a fait ou fera un jour le tour de ses « 42 milles de choses tranquilles », comme le chantait Félix. Mais depuis que l’ouvrage Les producteurs toqués de l’île d’Orléans a remporté le prix du meilleur livre de cuisine locale au monde des Gourmand World Cookbook Awards, en 2007, le plus important arrondissement historique du Québec se visite autant pour ce qu’on y goûte que pour ce qu’on y voit. Depuis cinq ou six ans, le volet agrotouristique a effectivement explosé, confirme-t-on au bureau d’accueil de Saint-Pierre-de-l’Île-d’Orléans. Et ce livre a dû contribuer à l’engouement, en mettant en lumière non seulement les producteurs de l’île, mais aussi leurs produits, grâce à d’appé­tissantes recettes : mousse de foie gras de canard de la ferme d’Oc, à Sainte-Famille ; pâtissons farcis de la ferme Lemelin, à Saint-François ; sangria au cassis de Cassis Monna & filles, à Saint-Pierre ; pâté chinois à l’agneau et au panais de la Bergerie Saute-Mouton, à Saint-Jean. Et bien sûr, des fraises, des bleuets et des framboises, mais aussi des endives, des choux de Bruxelles et des asperges, qui poussent sur les terres des fermes qui sont indiquées sur une carte dans le livre, où on peut acheter directement de certains producteurs. En fait, qu’on s’intéresse tant aux produits de la terre de l’île est un juste retour des choses : après tout, c’est parce que « l’île de Bacchus » était particulièrement fertile qu’elle fut l’un des premiers foyers de colonisation de la Nouvelle-France, où 300 familles de souche se sont jadis établies.

 

JOUER AU GARDIEN DE PHARE AUX ÎLES DU POT-À-L’EAU-DE-VIE >>

Jouer au gardien de phare aux îles du Pot-à-l’Eau-de-Vie


Au cours de la nuit, j’ai bien dû gravir les marches du phare à une dizaine de reprises, tantôt pour admirer les éclairs qui lézardaient le ciel, tantôt pour rêvasser en observant le fleuve, à l’affût d’un cargo ou d’un porte-conteneurs en route pour Rotterdam ou Le Cap. Car ce phare, celui des îles du Pot à l’Eau-de-Vie, en face de Rivière-du-Loup, est relié au gîte où je dormais ce soir-là.

« Passer le nuit ici donne une bonne idée de ce que vivait un gardien de phare au coeur d’une voie maritime à circulation dense, sur une île austère et isolée », dit Jean Bédard, président de Duvetnor, la société sans but lucratif qu’il a fondée et qui gère le gîte.

Quand Jean Bédard a pris les choses en main, en 1979, les trois îles du Pot à l’Eau-de-Vie étaient mal en point. Le phare, construit en 1862, avait été fermé en 1964, avant d’être abandonné puis vandalisé. Tout autour, les aires de nidification des eiders étaient pillées par des cueilleurs de plumes, qui revendaient celles-ci à prix d’or aux fabricants d’édredons.

Aujourd’hui intégrées au parc marin du Saguenay¬Saint-Laurent, les trois îles forment en partie une réserve nationale de faune, sillonnée par 800 m de sentiers, accessibles uniquement après la période de nidification, soit après la mi-juillet. Durant la nidification, les bihoreaux, guillemots, pingouins, eiders et autres cormorans fourmillent autour de l’archipel. Pour les ornithophiles, c’est le meilleur moment pour réserver une des trois chambres du gîte : on peut observer la faune de très près depuis sa galerie ou du haut du phare. Un phare désormais classé monument historique et qui sert maintenant à rassurer les amants de l’avifaune plutôt que les marins.

On se rend sur les îles du Pot à l’Eau-de-Vie à bord d’un bateau affrété par Duvetnor, au départ de Rivière-du-Loup.

 

FANTASMAGORIQUES ÎLES DE MINGAN >>

Fantasmagoriques îles de Mingan


Une pantoufle. Une Montagnaise. Un loup et un agneau. Des pots de fleurs, un capitaine, un sorcier et bien des fantômes. Dans l’archipel de Mingan, sur la lointaine Côte-Nord, on croise toutes sortes de personnages et d’objets taillés dans le roc par le temps et les éléments. Du moins, c’est ainsi que la plupart ont été baptisés par le poète Roland Jomphe.

« Quand il était jeune, son père l’emme­nait souvent pêcher dans l’archipel et il lui parlait déjà des formes qu’il voyait dans les rochers », raconte Marlène Arsenault, gestionnaire de l’archipel à Parcs Canada. Puis, le poète se mit lui-même à interpréter toujours plus le décor fantasmagorique de cette trentaine d’îles de calcaire, dont certaines n’accusent pas moins de 500 millions d’années.

Aujourd’hui, les îles de Mingan, toutes inhabitées, forment une réserve de parc national, un étonnant territoire insulaire d’îles plissées, fondantes ou tarabiscotées qui s’émiette sur 85 km, entre Longue-Pointe-de-Mingan et Aguanish, dans la région de Duplessis (l’autre région de la Côte-Nord, avec Manicouagan). Plus qu’un simple décor onirique, l’archipel concentre le quart de la végétation du Québec, dont de nombreuses espèces de plantes arctiques et alpines, et il est fréquenté par 200 espèces d’oiseaux, dont des pingouins et des macareux moines.

« Idéalement, il faut camper sur les îles pour goûter leur silence incroyable, et avoir l’occasion d’entendre le souffle d’un rorqual, au loin, en s’endormant le soir », dit Marlène Arsenault. Mais si on n’a ni le temps ni l’énergie de les sillonner en kayak, plusieurs entreprises offrent des tours de quelques heures en Zodiac.

Cette année, Parcs Canada propose aussi « À la découverte… d’île en île », des excursions journalières guidées où les participants exploreront à fond une île, avant de rentrer à Havre-Saint-Pierre le soir. « On pourra alors passer une semaine dans l’archipel et voir une île différente chaque jour », explique Marlène Arsenault.

Des îles d’autant plus différentes que leur grande fragilité modifie leur allure, au gré des jours et des intempéries : récemment, un pont naturel baptisé « Petit Percé » s’est ainsi effondré dans l’île Quarry. S’il était toujours vivant, Roland Jomphe aurait sans doute dit que la « Lampe d’Aladin » – autre surnom de cette formation – s’était finalement éteinte.

 

AVANT CARTIER, LES BASQUES >>

Avant Cartier, les Basques


« Ça, un four ? » disent les visiteurs en découvrant le gros amas de pierres difformes disposées en cercle non loin du rivage. « Un four basque du 16e siècle, plus précisément », répond Jean-Pierre Rioux, gardien de l’île aux Basques. « Et ce sont là les seuls vestiges du genre qu’on peut voir au Québec. »

Quand on débarque sur l’île aux Basques, droit en face de Trois-Pistoles, on a de la difficulté à imaginer qu’entre 1580 et 1630 il pouvait y avoir plusieurs centaines de pêcheurs basques sur ses battures et son pourtour. Mais il y a ces quatre fours – dont trois ont été dégagés – qui ne mentent pas. « Ils les utilisaient pour faire fondre dans d’immenses chaudrons la graisse de baleine, qu’ils rapportaient en Europe, où on s’en servait pour éclairer les villes », poursuit le gardien, également maire de Trois-Pistoles.

Bien avant que Jacques Cartier investisse le Saint-Laurent, en 1534, des pêcheurs basques fréquentaient le littoral nord-américain, comme en témoignent un cimetière et une baleinière retrouvés à Red Bay, au Labrador, et qui datent de 1520. Puis, les Basques ont remonté le Saint-Laurent jusqu’à une petite île plate et fort bien située, devant le garde-manger des baleines qu’ils traquaient, à l’embouchure du Saguenay. « Après avoir tué une baleine, ils profitaient des courants pour la laisser dériver jusqu’aux anses de l’île, où ils la dépeçaient », explique Jean-Pierre Rioux.

Lors des fouilles archéologiques menées dans les années 1990, on a aussi découvert des artéfacts prouvant la présence d’Amérindiens, bien avant celle des Basques. « Ils utilisaient cette île comme carrefour international d’échanges avec des tribus d’ailleurs en Amérique du Nord, avant de faire de même avec les Européens », dit Jean-Pierre Rioux. Des historiens soutiennent même que c’est ici qu’auraient eu lieu les premiers contacts entre Amérindiens et Européens au nord des Caraïbes.

En 2001, l’île aux Basques a été désignée lieu historique national du Canada. Malgré sa taille (à peine plus grande que le parc La Fontaine, à Montréal), son relief demeure très varié : des anses, des plages de galets, une ou deux falaises, mais aussi une forêt dense, un étang et une prairie, au centre. Outre ses 230 espèces d’oiseaux, sa flore est foisonnante, avec 400 espèces recensées par le frère Marie-Victorin et l’abbé Léon Provancher, en l’honneur de qui fut fondée la Société Provancher d’histoire naturelle du Canada, propriétaire de l’île depuis 1929.

Quant aux Basques, ils ont donné leur nom à l’île, au musée qui leur est consacré à Trois-Pistoles ainsi qu’à la MRC qui s’étend de St-Éloi à St-Simon. Pour ne pas qu’on oublie qu’ils étaient de grands, très grands navigateurs.

Pour accéder à l’île aux Basques, il faut emprunter, à marée haute, une navette maritime exploitée par la Société Provancher.

 

PARFUM D’AUTREFOIS CHEZ LES VERDOYANTS >>

Parfum d’autrefois chez les Verdoyants


De toutes les îles du Bas-Saint-Laurent, seule l’île Verte est habitée à longueur d’année. Enfin, habitée est un bien grand mot : ils sont à peine une trentaine de Verdoyants (le nom de ses résidants) à vivre en permanence sur cette bande de terre qui fait 11 km de longueur – le tiers de l’île d’Orléans – et qui ne compte qu’une municipalité, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs.

Quiconque y accoste devient rapidement contemplatif : de verts pâtu­rages, des champs de rosiers sauvages, des bélugas qui batifolent près de la grève, sur le littoral nord… Entre le Bout-d’en-Bas et le Bout-d’en-Haut, aux deux extrémités de l’île, l’unique route de terre relie entre elles les vieilles maisons en bois et d’autres, plus modernes, qui jurent un peu dans le paysage. Mais ça n’enlève rien au par­fum d’autrefois de l’île Verte, même quand sa population quintuple, lorsque débarquent les estivants qui louent une résidence, campent ou séjournent dans les gîtes. Tout ce beau monde est en quête de quiétude, cette quiétude propre aux lieux où le temps semble s’être arrêté. Comme ici.

D’abord, le phare, achevé en 1809 – le plus vieux du Saint-Laurent -, a vu son gardien partir à la retraite, en 1972, avant que l’école Michaud ferme, en 1984, pour ensuite devenir un musée. Par la suite, les activités traditionnelles ont disparu une à une : la récolte de la mousse de mer, qui servait jadis de rembourrage aux sièges de voiture ; puis, la pêche à la fascine et ses filets tendus sur le rivage, qui retenaient les poissons ; et enfin, l’agriculture. Reste l’étonnant musée du Squelette et ses quelque 400 ossements. Quant aux fumoirs, ils ont été mis au rancart les uns après les autres, sauf celui de Vital Caron, que sa fille Colette continue d’exploi­ter… quand viennent les touristes, durant l’été.

On gagne l’île Verte depuis le village de L’Isle-Verte, droit en face, par traversier (418 898-2843) ou par bateau-taxi (418 898-2199). Le 1er août, on pourra aussi rejoindre l’île à pied (5 km), pendant l’activité Le sentier de la bouette, une randonnée encadrée… les pieds dans la boue.

 

ET PLUS ENCORE… >>

ET PLUS ENCORE…

L’île Bonaventure (Gaspésie) :

Le parc national qu’elle forme avec le rocher Percé compte la plus importan­te et la plus accessible colonie de fous de Bassan au monde.

L’archipel du Bic (Bas-Saint-Lauren­t) :

Une suite de baies, de caps, d’anses, de falaises et de battures, qu’on admire du haut du pic Champlai­n ou à vau-l’eau, en kayak.

Anticosti (Duplessis) :

La plus grande île du Québec (220 km), extrêmemen­t sauvage, est couverte de fossiles et peuplée de dizaines de milliers de chevreuils.

L’île aux Grues (Chaudière-Appalache­s) :

Notamment pour le circuit « Sur les traces de Riopelle », qui peut être effectué à pied ou à vélo.

Les îles du lac Saint-Pierre (Montérégi­e/Mauricie) :

La réserve mondiale de la biosphèr­e qui les intègre cumule bien des records : le plus important archipel du Saint-Lauren­t (103 îles) ; la plus importante héronnièr­e en Amérique du Nord ; la plus vaste plaine d’inondation du Saint-Laurent ; et 50 % des milieux humides du fleuve.

L’île Ronde (Lanaudière) :

Pour ses 50 000 plants de vigne et son étonnan­t vignoble, en plein milieu du Saint-Lauren­t.

Grosse-Île (Chaudière-Appalaches) :

Pour l’histoire de l’immigration irlandaise, mais aussi pour les concerts à l’église rénovée, l’observati­on des étoiles et la lecture de poèmes et de lettres d’amour que s’échangeaient les Irlandais en quarantaine – avec Mireille Deyglun et Christian Bégin, certains soirs de cet été.

L’île aux Lièvres :

Pour ses 45 km de sentiers sauvages et protégés, ses « bonsaïs » (des épinettes rabougries) et les phoques qui se prélassent sur ses grèves, au cœur de l’estuaire du Saint-Laurent.

 

 

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