Le secret des îles de la Madeleine

C’est le bout du bout du Québec. Quatorze heures de route de Montréal pour accéder au traversier. Mais pour quiconque y met les pieds, c’est le coup de foudre assuré. Pourquoi ? Notre journaliste a fait enquête…

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Le secret des îles de la Madeleine

Photo : D. Leniuk / Masterfile

Près du quai de Grande-Entrée, quatre pêcheurs de homard secouent vigoureusement la voiture d’un touriste. Loin d’eux l’envie de l’embêter ! Les quatre Madelinots lui prêtent plutôt main-forte : ses clés sont restées sur le tableau de bord et les portières sont verrouillées. La manœuvre a pour but de rapprocher le trousseau de la vitre laissée entrouverte, en attendant que revienne un cinquième gaillard, parti chercher du fil et un hameçon. « On va vous les pêcher, vos clés ! » a promis celui-ci avec son bel accent amariné.

Déjà sous le charme du décor et de l’ambiance des îles de la Madeleine, le touriste en question, Paul Warren, s’est vu asséner le coup de grâce en découvrant qu’elles étaient peuplées de gens affables, débrouillards et colorés. « Après à peine trois jours, mon épouse et moi étions conquis, et nous nous sommes acheté une maison ! » se rappelle Paul Warren. C’était il y a 22 ans, et depuis, pas une année ne s’est écoulée sans que ce professeur de cinéma, aujourd’hui à la retraite, passe ses étés dans sa résidence secondaire de Grande-Entrée, non loin du petit port où dodelinent les bateaux bigarrés des pêcheurs de homard.

Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir d’attraction des Îles. Les paysages y sont ravissants : des falaises de grès rouge dégrossies par les éléments, de douces demoiselles – ces buttes verdoyantes – tavelées de maisonnettes peinturlurées, une mer dont l’omniprésence procure un effet apaisant et des plages de sable fin qui s’étirent sur 300 km.

Dans cette petite thalassocratie québécoise flotte aussi un indicible parfum de bout du monde. Comme si, en y mettant les pieds, on s’embarquait à bord d’un long paquebot ancré en mer, sous des latitudes qui paraissent si éloignées mais qui sont pourtant si proches. Et à cet égard, les Madelinots y sont pour beaucoup.

Descendants d’Acadiens déportés lors du Grand Dérangement de 1755, puis de familles acadiennes fuyant Saint-Pierre-et-Miquelon après la Révolution française de 1789, ils forment un peuple fier et attachant qui s’est forgé une identité forte. Au fil des épreuves, de l’isolement et de la domination féodale britannique, puis de l’emprise de marchands profiteurs, il leur a fallu souquer ferme avant de racheter leurs terres, à partir de 1895, grâce à l’adoption d’une loi spéciale par le Parlement québécois.

« Aujourd’hui, les îles de la Madeleine, c’est le village gaulois, la Corse du Québec ! » m’assure Patrick Leblond, originaire de Charlevoix, qui vit là-bas depuis 10 ans. « Les Madelinots sont des êtres magnifiques, ingénieux, jamais serviles avec les touristes, et ils n’aiment surtout pas qu’on leur dise quoi faire, ajoute Paul Warren. Mais dès qu’ils vous acceptent, c’est pour toujours. »

Peuplées d’environ 13 000 habitants qui se partagent un territoire de 200 km2 (l’équivalent de l’île d’Orléans), postées en plein cœur du golfe du Saint-Laurent, les îles de la Madeleine sont situées à plus de cinq heures de traversier de l’Île-du-Prince-Édouard. Cette relative difficulté d’accès a toujours conféré un degré élevé d’authenticité aux 12 îles – dont 6 sont reliées entre elles – en les empêchant d’être dénaturées par un tsunami de vacanciers, même si la population est quadruplée pendant trois mois, de la mi-juin à la mi-septembre.

« Les Îles, c’est la sainte paix, et c’est ce que j’apprécie le plus ici : même au plus fort de la saison touristique, même quand tout le monde va à la mer lors des grosses chaleurs, il y a toujours moyen d’être seul, quelque part sur son bout de plage », dit Charles Duclos, un résidant de Québec qui y séjourne régulièrement en famille depuis 15 ans.

« Moi, ce que j’aime ici, c’est l’absence de verticalité. Tout est à l’horizontale : la mer, les dunes, les buttes, même les vêtements qui sèchent sur les cordes à linge, soulevés par les vents constants ! » dit Gabrielle Yana, qui partage sa vie entre Montréal et l’archipel madelinien. « Des vents chargés d’iode, lequel équilibre le système hormonal et facilite le sommeil », précise cette massothérapeute.

Outre leurs vertus énergisantes et lénifiantes, les vents des Îles ont aussi d’autres atouts qui font des heureux. Véritable mer promise des véliplanchistes, l’archipel figure parmi les « 10 meilleurs endroits au monde pour pratiquer le surf cerf-volant [kitesurf] et les sports aérotractés », souligne Carolyne Vachon, résidante des Îles, coordonnatrice des Rendez-vous Aventure, qui visent à promouvoir les sports de vent. D’ici 2012, elle souhaite ramener aux Îles la Coupe du monde de kitesurf, en attendant que se concrétise le projet de parc régional de sports de glisse et de vent, qui est dans l’air.

S’il ne figure pas toujours au sommet de la liste des priorités des vacanciers, le plein air demeure un incontournable aux Îles : vélo face à la mer du haut des falaises de l’Étang-du-Nord ; randonnée intemporelle à l’île Brion, quasi intacte depuis que Jacques Cartier l’a visitée, en 1534 ; balade à la rencontre des chevaux en liberté de l’île d’Entrée, qui évoque les Highlands, en Écosse ; nage avec les phoques au Corps-Mort, sinistre îlot rocheux au large de l’île du Havre Aubert ; et stand up paddle, le dernier dada des pleinairistes, qui se pratique debout sur une planche de surf, qu’on fait avancer à l’aide d’une pagaie.

Surnommées « le cimetière de l’Atlantique », les îles de la Madeleine sont également entourées de hauts-fonds, où l’on a recensé pas moins de 400 épaves. « La plupart sont ensablées, mais j’en connais au moins une quinzaine qu’on peut voir en plongée autonome », dit le Madelinot Mario Cyr, ce « cinéaste des profondeurs » qui faisait partie de l’expédition Mission Antarctique du Sedna IV, organisée par Jean Lemire.

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Le petit port de l’Étang-du-Nord, où dodelinent les bateaux des pêcheurs de homard.
(Photo : L’île Imagin’air / Marinel Leblanc)


Depuis cette année, Mario Cyr propose des cours de plongée et des sorties dans les plus beaux sites madeliniens. « La faune et la flore sous-marines sont comparables à celles des Escoumins : crabes, bernard-l’ermite, étoiles de mer, plies, coraux mous… On peut même survoler des bancs de homards », dit-il.

Mais de façon générale, les touristes préfèrent observer le délicieux crustacé dans leur assiette. Car la bonne chère fait maintenant partie des plaisirs les plus recherchés aux Îles, comme en font foi les bonnes tables qui ont essaimé depuis une quinzaine d’années. S’il est toujours possible de s’offrir un bon vieux club sandwich au crabe de Chez Armand, à Fatima, la réputée Table des Roy propose tajine d’agneau, thon au piment d’Espelette et tout ce que le terroir madelinien a à offrir, servi avec une fine touche gastronomique.

Pour répondre à la demande, les petits producteurs spécialisés ont d’ailleurs champignonné ces dernières années : jambon cru des Cochons tout ronds, artichauts des Arcanes de la Sacabane, cidres du Verger Poméloi… À Bassin, sur l’île du Havre Aubert – la plus vaste et la plus boisée des îles -, le vignoble du Domaine des Salanges devrait même produire sa première cuvée de vin bio en 2012. « Ici, pas besoin de produits chimiques : le sel des embruns qui se dépose sur les grappes protège les raisins des champignons », explique le vigneron Laurence-Olivier Brossard.

Réputés pour leur proverbiale solidarité insulaire, les Madelinots ont même su transposer ce trait de caractère à leurs entreprises. « Par exemple, le Fumoir d’Antan permet à la brasserie artisanale À l’abri de la tempête de fumer du grain en même temps que lui fume son hareng, puis la brasserie refile sa drêche [résidu de l'orge après filtration du moût] au Veau des Nathaël, où l’on s’en sert pour nourrir les bêtes », explique Sophie Cassis, directrice du Bon goût frais des îles de la Madeleine, regroupement qui met en valeur les produits locaux.

C’est cet esprit d’entraide qui a donné l’idée au potier Patrick Leblond de lancer Artisans, à table !, une entreprise de maillage où une douzaine d’artisans se sont inspirés des produits du terroir pour créer des objets utilitaires, comme ces cloches à fromage de la verrerie La Méduse conçues pour la fromagerie du Pied-de-Vent. De cette initiative naîtra cet été la première Folle Virée gourmande, une série de soirées thématiques où des restaurateurs seront associés à un producteur et à un artisan. Le réputé chef du Bistro du bout du monde, Luc Jomphe – dont le loup marin a été servi au restaurant Le Parlementaire, à l’Assemblée nationale -, organisera ainsi la soirée « En fer et en os », où des grillades seront présentées sur des œuvres créées par la forgeronne Annie Morin.

« Ici, ça fait partie des traditions que de pratiquer plusieurs métiers, et les métiers d’art sont très présents : ébénisterie, sculpture, peinture, dinanderie, textile, lutherie… », explique Patrick Leblond. C’est peut-être pour cette raison – mais aussi parce qu’elle a épousé un Madelinot – que Yuli Purwiyanti, une Indonésienne qui pratique l’art javanais du batik, s’est si bien intégrée à la population très soudée des îles de la Madeleine, qui compte 95 % de francophones et 4,99 % d’anglophones, tous blancs…

Si ces entreprises et initiatives connaissent du succès, c’est notamment grâce au tourisme – deuxième industrie en importance après la pêche -, qui continue de croître tout en demeurant soumis à une politique-cadre adoptée il y a quelques années : pas question de développer tous azimuts et de ruiner le charme des Îles. On espère ainsi entreprendre dès l’automne la rénovation du terminal de croisières de Cap-aux-Meules, pour faciliter le débarquement des 2 500 croisiéristes internationaux qui s’amènent chaque année ainsi que de ceux du CTMA Vacancier, qui relie Montréal aux Îles. Dans un proche avenir, on compte aussi retaper et agrandir le port de pêche de Grande-Entrée, et les pistes de l’aéroport de Cap-aux-Meules devraient être allongées pour permettre à de plus gros appareils (des Q400 de 68 passagers) d’atterrir dès l’obtention des approbations du ministère des Transports du Canada.

« Avant la construction du pont de la Confédération et avant le lancement du CTMA Vacancier, en 2002, nous recevions autour de 30 000 visiteurs par année ; aujourd’hui, ils sont 50 000 », explique Michel Bonato, directeur de Tourisme Îles de la Madeleine. « En 2010, ils ont dépensé 32 millions de dollars, en excluant les transports, dont plus du quart [29 %] pour l’hébergement et le quart en restauration et sorties diverses. »

Il faut dire que l’été, les spectacles se suivent et ne se ressemblent pas dans les bars et les boîtes à chansons de Cap-aux-Meules et de La Grave. Sur le site patrimonial de La Grave, une succession d’anciennes maisonnettes bordant la grève ont été converties en restos, cafés et bars, où l’ambiance va de pair avec le proverbial esprit festif des Madelinots.

« J’adore la dynamique estivale des Îles : la vie culturelle y est intense tout l’été, dit Fanny Arseneau, Madelinienne de 33 ans originaire de Pointe-Basse. Il y a tout le temps des spectacles, tous les artistes du Québec viennent nous rendre visite et on peut souvent prendre une bière avec eux ! »

Comme tant d’autres Madelinots, Fanny Arseneau s’est exilée sur le continent pendant de longues années lors­qu’elle était dans la vingtaine. « Quand tu viens des Îles et que tu veux entreprendre des études universitaires, t’as pas le choix ! » dit-elle. Puis, comme tant d’autres Madelinots dans la jeune trentaine, elle est revenue. « Au cours de l’année 2009-2010, la Gaspésie et les îles de la Madeleine ont même, pour la première fois depuis des lustres, vu plus de gens revenir dans leur région que la quitter », constate Michel Bonato.


Le plein air est un incontournable aux Îles : kayak de mer, randonnée à cheval et surf cerf-volant. L’archipel figure
parmi les meilleurs endroits du monde pour pratiquer les sports aérotractés. (Photos : L’île Imagin’air / Éric Marchand)

À l’instar de bon nombre de Madelinots rentrés au bercail, Fanny Arseneau s’est lancée dans les affaires, il y a sept ans. Profitant de la vague touristique, elle a cofondé, avec Sébastien Côté, Vert et mer, qui propose des aventures aussi originales que respectueuses de l’environnement, comme des séjours dans des yourtes – très prisés l’hiver par les Madelinots eux-mêmes – ou le populaire forfait Crabe et kayak, une sortie en mer à l’heure du coucher du soleil accompagnée d’un souper au crabe des neiges. Pour elle, c’est plus qu’un gagne-pain, c’est une façon de militer pour la survie de son archipel.

« Dans toutes nos excursions, nous sensibilisons nos clients aux dangers qui menacent les Îles, à commencer par l’érosion », explique Fanny Arseneau. Ce problème se ferait d’ailleurs de plus en plus menaçant. « Ces dernières années, la ceinture de glace qui protège les falaises l’hiver est de moins en moins présente », explique Danielle Giroux, présidente d’Attention FragÎles, organisme sans but lucratif voué à la protection de l’archipel.

En décembre dernier, une forte tempête a ainsi avalé en trois jours, sur certaines portions de falaises, l’équivalent de roc normalement érodé en une année. Pis, la mer est en train de grignoter des pans de la dune de l’Ouest, où sont enfouis des dizaines de milliers de sacs de sable mêlé à du mazout contaminé aux BPC provenant du naufrage de la barge pétrolière Irving Whale, en 1970… « Même si rien n’indique que ces sacs ont été détériorés, on pense qu’il y en aurait 150 000 répartis dans 80 km de dunes et de tranchées, et ça demeure une source d’inquié­tude », souligne Danielle Giroux.

Pour l’heure, cependant, rien de tout cela ne semble être une préoccupation de tous les instants, comme si l’omniprésence des vents finissait par balayer toute forme de souci. N’empêche : dès qu’on met les pieds sur ces îles magiques et magnifiques, on se sent comme l’envie de les protéger. Parce que, ainsi qu’on le dit si bien là-bas : « Aux Îles, c’est pas pareil »…

 

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L’OMBRE D’OLD HARRY

Le projet pétrolier Old Harry suscite les plus grandes craintes auprès des Madelinots. « Ça remet même en question ma raison d’être aux Îles, s’inquiète Fanny Arseneau, de Vert et mer. Je ne crois pas au risque zéro : il y a toujours des fuites dans ce type d’installation. Or, le site de prospection Old Harry n’est qu’à 60 km de l’île Brion ! » Comme si ça ne suffisait pas, les Îles sont également dans la mire des prospecteurs de gaz de schiste, qui pourraient sonder le sous-sol madelinien dès l’automne prochain.

Devant tant d’incertitude, la Coalition Saint-Laurent – qui regroupe une soixantaine d’organismes, dont la Fondation David Suzuki, Nature Québec et Greenpeace Canada – demande la tenue d’un moratoire sur l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures dans le golfe du Saint-Laurent. Au terme d’un forum interprovincial sur ce sujet, qui a eu lieu en avril dernier dans l’archipel madelinien, les participants ont même réclamé la tenue d’une commission fédérale d’examen (une sorte de BAPE) pour faire toute la lumière sur ces projets.

« Le golfe devrait être vu comme une entité à part entière, pas comme un gâteau qu’on se sépare : cinq provinces l’entourent, et le gouvernement fédéral doit légiférer », croit Fanny Arseneau, qui considère que le golfe fait partie du patrimoine mondial. « Ç’a été la porte d’entrée des premiers explorateurs en Amérique du Nord, c’est le passage obligé de nombreuses espèces migratoires et une formation géologique unique au Canada, où vivaient les Micmacs et où sont débarqués les pêcheurs basques », souligne-t-elle.

 

 

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