Les hackers: entre voleurs et sauveurs

Il faut considérer le hacker avec le respect et la méfiance qu’il mérite. Il pourrait être notre sauveur. Ou notre bourreau. Ou les deux.

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Illustration: Iris Boudreau pour L’actualité

Illustration: Iris Boudreau pour L’actualité

Tandis que nos existences migrent depuis le monde tangible vers l’immatérialité du numérique, nous vivons dans le déni. Mots de passe ridiculement faciles à deviner et réseaux Wi-Fi dont on ne se donne même pas la peine de modifier le code d’accès initial témoignent à eux seuls d’un manque de vigilance qui finira par nous perdre. Individuellement. Sinon collectivement.

L’attaque qui a entraîné la paralysie de sites d’importance que sont les Twitter, PayPal, Airbnb, New York Times — et des dizaines d’autres — en octobre dernier n’est pas même parvenue à atteindre les consciences. Des milliers d’anonymes se sont pourtant rendus complices de cette attaque en télé­chargeant, à leur insu, des logiciels malicieux qui ont per­mis aux malfaiteurs de transformer leurs ordinateurs et objets connectés (imprimantes, caméras de surveillance, cafetières, moniteurs pour bébés, télés intelligentes…) en milliers de bornes de relais pour accabler les serveurs de demandes qui les ont fait planter.

Peut-être, cependant, que la figure du hacker dans l’univers de la fiction pourrait finir d’éveiller les consciences à la menace qui pèse sur nous. J’emploie à dessein le terme hacker plutôt que pirate informatique. La figure du premier est trop complexe pour qu’on la réduise à l’image d’un flibustier qui pille la flotte des marchands de l’océan numérique.

Le hacker fascine depuis longtemps. Du film Jeux de guerre (1983) aux romans Millénium en passant par la télésérie contem­po­raine Mr. Robot, il a toujours la même fonction: accéder à la structure de nos institutions pour mieux révéler leurs failles, ou des vérités dissimulées. Il sensibilise les entreprises et les États à la nécessité de protéger leurs données.

«C’est vrai, le hacker n’est pas qu’un être néfaste», convient Matthieu Dugal, qui anime une série (Hackers, à Explora) fouillant la question. «Les hackers ont d’abord détourné les ordinateurs géants des grandes entreprises pour en faire profiter les particuliers. Des gens comme Steve Jobs et Steve Wozniak [fondateurs d’Apple], ce sont des hackers à la base. L’esprit de liberté qui animait ceux qui ont posé les bases de la Silicon Valley, c’est aussi celui du hacker.»


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La liberté. C’est ce qui rend ce personnage de l’ombre du numérique si intrigant. Et qui effraie.

Comme tous les gens qui refusent de se laisser porter par les douces marées du conformisme, le hacker nous met sous le nez les conséquences de notre insouciance.

On l’aime donc pour les mêmes raisons qu’on le déteste. «C’est un modèle d’indépendance, il est autonome dans un système qui nous asservit, expose Dugal. Il remet en question les méca­nismes du pouvoir et nous rappelle que derrière les tech­nologies, il y a des gens qui veulent obtenir quelque chose.»

Il nous montre l’envers d’un monde qui nous apparaît opaque.

Le hacker est une figure prométhéenne, diraient les philosophes. Il amène le feu de la connaissance aux hommes. Un Platon d’aujourd’hui en aurait fait le personnage qui revient dire aux habitants de la caverne que les ombres qu’ils perçoivent sur les murs ne sont que les contours d’une autre réalité.

Chez Edward Snowden, il expose les abus de gouvernements que l’obsession de la surveillance pousse aux comportements liberticides. Chez WikiLeaks, il expose les mensonges des élus, des hyper-riches, des militaires. À l’intox des communications, il répond par la transparence forcée.

Mais il lui arrive de travailler pour la police de Montréal et de mettre le téléphone d’un chroniqueur sous surveillance. Car le hacker est aussi celui qui clone vos cartes de crédit ou introduit un rançongiciel dans votre ordinateur.

C’est un libérateur. C’est un voleur. C’est un héros et un traître. Parfois tout en même temps. Et c’est pour cela qu’il est le personnage le plus intéressant de notre époque. Il navigue dans les couloirs secrets de nos existences. Il joue avec la frontière du bien et du mal.

Dans un univers numérique où la technologie tient lieu de religion, le hacker est le prophète de malheur qu’il faut écouter. Il nous montre à quel point nous sommes responsables de notre sécurité. Que le salut de notre monde passera par la vigilance des entreprises et des États. Mais aussi, que notre refus de mieux comprendre les mécanismes du numérique pourrait se retourner contre nous.

Il faut donc considérer le hacker avec le respect et la méfiance qu’il mérite. Il pourrait être notre sauveur. Ou notre bourreau. Ou les deux.

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David Desjardins est chroniqueur et vice-président de l’agence de marketing de contenu La Flèche.

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