Les parcs à chiens, une histoire d’humains

Le Québec compte une centaine de parcs canins, principalement à Montréal et dans ses environs. Mais on en réclame maintenant jusqu’à Baie-Comeau ! Incursion dans ces véritables observatoires des us et coutumes… du genre humain.

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Les parcs à chiens, une histoire d’humains

Un matin pareil à tant d’autres, aux aurores, dans le parc Lafond, à Montréal. Aucune âme qui vive dans les allées boisées, modules de jeux pour bambins et gradins du terrain de baseball. Les seuls occupants sont réunis dans une zone rocailleuse entourée de clôtures en acier galvanisé : la section dite « à chiens ». Huit jambes et seize pattes… Pour l’instant.

Au fil de la journée, une centaine de maîtres y feront au moins un arrêt. Certains y resteront quelques minutes. D’autres des dizaines. Les humains qui accompagnent un chien deux heures par jour dans ces lieux – et ils sont nombreux ! – y vivront l’équivalent annuel de 30 jours entiers. D’abord parce qu’ils n’ont pas le choix.

Maria fait patienter Rocky et Saku à l’extérieur de l’aire de jeux du parc Lafond, où se balancent ses filles Roxane et Cassandre.

Sur le territoire de l’ancienne Ville de Montréal (avant les fusions), les chiens doivent être tenus en laisse partout, sauf dans ces enclos. Le lien doit avoir au maximum six pieds (moins de deux mètres). De plus, les chiens sont interdits d’accès – même en laisse – dans les aires de jeux pour les tout-petits, dans certains parcs et places publiques du centre-ville ainsi que dans le Vieux-Port.

Les maîtres des contrevenants sont passibles d’une amende de 100 $ à 500 $ pour une première infraction. Une récidive peut coûter jusqu’à 750 $, et jusqu’à 1 000 $ si le propriétaire est une personne morale.

Les parcs à chiens québécois ont d’abord vu le jour comme une mesure « d’accommodement raisonnable » entre des maîtres désireux de faire courir leurs animaux en paix et des citoyens soucieux de préserver la quiétude de l’espace public. N’empêche. Les promoteurs d’un parc canin doivent faire preuve de détermination, de patience et de sens politique.

Ulysse est le patriarche de l’enclos du parc Lafond. Il y vient depuis son ouverture, en 1999, comme son maître Jacques, un des principaux artisans de la bataille qui a permis son aménagement.

L’Aire d’exercice canin du parc Lafond (c’est son nom officiel) a été inaugurée en 1999 au terme d’une année intense de mobilisation de l’Association des propriétaires de chiens du parc Lafond (APCPL). Pétition, lobby intense et aval des riverains ont fini par convaincre les élus de l’arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie d’installer des clôtures entre lesquelles les bêtes pourraient s’ébattre librement sans que leurs maîtres écopent d’amendes salées. Autres gains de la bataille : deux tables de pique-nique…

À la suite – encore – de pressions des utilisateurs de l’enclos, les élus de Rosemont-La Petite-Patrie ont consenti à y ajouter deux autres tables, de l’éclairage et un accès à l’eau potable par un robinet. Un rudimentaire parcours d’agilité, des boîtes à fleurs et un tableau d’affichage – installés et payés par l’Association – complètent les commodités.

Comme dans la majorité des enclos, les maîtres sont collectivement responsables de la propreté des lieux – lire le ramassage des crottes – et du maintien d’un climat harmonieux entre humains et entre chiens.

Enclos du parc Marquette, arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie, Montréal.

Malgré ses installations modestes, l’enclos du parc Lafond est le plus luxueux des quatre de cet arrondissement où vivent plus de 150 000 personnes et 1 600 chiens dûment enregistrés auprès des autorités. L’équipement de l’enclos du parc Père-Marquette se résument à des clôtures et à deux tables de pique-nique. Ni eau ni éclairage. Un arbre. Un vrai parc « à chiens » !

Diane Contant et Alain Lamontagne, vice-président de l’Association des amis du parc d’Outremont : « les chiens de garde du parc à chien », dit M. Lamontagne.



Parc canin d’Outremont.

Le plus ancien parc canin du Québec a été aménagé en 1976 par la Ville de Westmount à l’initiative de l’Association des propriétaires de chiens de cette ville, qui a aussi collaboré à sa création. Il était – et demeure – réservé à ses citoyens.

La vaste majorité de la centaine d’autres parcs et enclos canins du Québec a vu le jour grâce à des mouvements collectifs qui ont pris leur essor à compter du milieu des années 1990, d’abord sur le Plateau-Mont-Royal et à Outremont, où il est, comme alors, interdit de promener un chien – même en laisse – dans les parcs publics.

Le conteur, harmoniciste et podorythmiste Alain Lamontagne est au nombre des militants de la bataille victorieuse en faveur d’un parc canin à Outremont. « Nous avons créé une association pour exiger la transformation d’un site de dépôt à neige en parc canin. C’est même devenu un enjeu électoral. Nous avons contribué à la victoire du candidat à la mairie favorable au projet. Et nous avons gagné le parc », raconte-t-il. Son design a été réalisé par la faculté d’aménagement de l’Université de Montréal en collaboration avec ce groupement. Coût de départ : 26 000 $.

On trouve dans ce parc canin des bancs confortables, plusieurs tables de pique-nique, un abri, quantité d’arbres et de poubelles, des zones gazonnées et bétonnées – très utiles les jours de pluie -, un tableau d’affichage, un abreuvoir d’où l’eau jaillit à hauteur de chien et d’humain ainsi qu’un boyau d’arrosage pour nettoyer les animaux.


On vient d’aussi loin que Candiac et Rosemère pour profiter de l’environnement bucolique de ce parc. On s’y promène aussi en amoureux, comme Jean-Paul et Sandrine. Et en fins observateurs de ses bienfaits dans les environs. « Il y a de l’autre côté de la rue une résidence pour personnes âgées. Je vois souvent ses locataires sortir sur leur balcon pour regarder les activités dans le parc. Certains d’entre eux viennent même s’asseoir sur les bancs, quand il fait beau », dit Jean-Paul.

Le Québec connaît depuis quelques années une nouvelle vague de revendications en faveur de l’aménagement de parcs ou d’enclos canins. Depuis 2008, Blainville et Mascouche les ont ajoutés à leurs services aux citoyens. On en réclame encore, par des sites Web, des groupes Facebook et des rencontres avec les élus à Longueuil, Baie-Comeau, Joliette, Lévis, Chambly et Saint-Léonard, entre autres. L’Association des médecins vétérinaires du Québec (AMVQ) invite des élus municipaux à ne pas traîner de la patte.

« Le chien a besoin de rencontrer ses semblables, d’avoir des interactions avec eux, de courir, de sauter et de jouer. Les parcs à chiens sont un bel endroit pour satisfaire ces besoins. Ce n’est pas en faisant une promenade autour d’un pâté de maisons et en revenant dans sa cour que le chien va faire suffisamment d’exercice », insistait cet organisme dans un mémoire présenté en 2007 à la Ville de Montréal. (voir l’onglet « Animaux dans la société » du site www.amvq.qc.ca)

L’AMVQ est contre la prohibition des races de chiens (des pit-bulls, par exemple). Elle considère qu’une telle interdiction n’engendrerait aucun effet bénéfique et la voit comme une mesure draconienne qui pénaliserait indûment les maîtres dont les chiens ne sont pas dangereux.

« La réalité actuelle des milieux urbains ainsi que les horaires chargés des propriétaires ne laissent plus de place à un exercice adéquat. Les parcs à chiens sont un bel endroit pour satisfaire ces besoins d’exercice puisque l’animal peut se dépenser à sa guise dans une période de temps beaucoup plus courte », ajoutaient les auteurs du mémoire. L’AMVQ rappelait également qu’en étant en contact avec d’autres personnes que son maître, l’animal deviendrait sociable, moins peureux. Qu’il ne serait pas, en résumé, un danger public.

Outre leurs bienfaits pour les chiens, l’Académie soulignait aussi que ces sites étaient un excellent moyen de socialisation entre leurs propriétaires.

Jean Lessard et Dru (à sa droite), au parc à chiens Pilote. Les lieux ont été inaugurés en 2007, après deux ans de démarches du Club canin du Vieux-Montréal.


« Les chiens sont des facilitateurs de relations », résume le spécialiste en comportement canin Jean Lessard. Avec les nouveaux-nés, et le désormais en voie de disparition « As-tu du feu ? », ces boules de poils sont sur le podium des meilleurs prétextes à conversation. « Son nom déjà ? Quel âge ? Quelle race ? (question généralement adressée aux propriétaires de bâtards) Acheté d’un éleveur ? Oh, adopté dans un refuge… » Prouesses et mauvais coups, évaluation de vétérinaires, de pensions ou de croquettes sont les classiques amorces d’échanges. « Dans les parcs canins, les chiens et leurs maîtres peuvent apprendre à « parler chien ». Savoir, par exemple, comment distinguer un jeu d’une agression », observe M. Lessard.

Les échanges entre humains peuvent s’arrêter là. Mais très souvent, ils vont beaucoup plus loin.




Enclos du parc Lafond. Échanges entre des travailleurs, en entreprise ou à domicile, des domaines de la pub, des biotechnologies, du tourisme et de la bureautique, entre autres.

« Dans un parc à chiens, après s’être intéressé à l’animal, on prend le temps de découvrir la personne qui l’accompagne », explique Paul Bélair, président de Verdun canin. Depuis un an, ce professionnel en ressources humaines à l’Agence spatiale canadienne festoie régulièrement avec un cercle social né autour des chiens du parc Champion. Ce groupe est composé notamment d’artistes de la chanson et du cinéma, de consultants en environnement, d’un chef cuisinier, d’un sommelier, d’une infirmière et de vendeurs. Tous habitent Verdun. Paul aurait-il pu se découvrir des affinités avec cette bande de copains hétéroclite – du moins professionnellement – ailleurs que dans un parc canin ? « Peut-être, mais j’en doute. Chose certaine, cela aurait été impossible dans un bar », dit-il.

« Pour peu que leurs maîtres fassent preuve de civisme et de respect, la présence de chiens humanise les villes. Et les parcs canins renforcent le tissu social des quartiers » avance-t-il.

Si des liens forts peuvent se tisser entre parents de garderie ou adeptes d’un même sport, les parcs à chiens offrent un terreau encore plus fertile à leur apparition. « Dans un parc à chiens, la seule activité possible – à part surveiller son animal et ceux des autres -, c’est parler avec les gens qui le fréquentent », résume Diane, la maîtresse de Copain, un pilier de l’enclos Lafond.

Dans un parc canin, les mêmes personnes d’un même quartier se croisent régulièrement, souvent pendant des années. Si elles se découvrent des atomes crochus avec leur voisin de la patte d’à côté, elles peuvent resserrer les liens au quotidien pendant des années. Dans l’enclos d’abord, puis en dehors.

Mousquet et Michèle Beaulac, parc Lafond.

« En sept ans de fréquentation de l’enclos du parc Lafond avec Mousquet, j’ai été témoin de nombreux gestes d’entraide entre ses usagers : coups de pouce pour déménager, visites à l’hôpital et au salon funéraire, échanges de coordonnées d’affaires, références pour des contrats, prêts de livres et de cannes à pêche… J’ai aussi vu de nouvelles amitiés et même des couples se former », dit Michèle Beaulac, ex-présidente et membre du conseil d’administration de l’Association des propriétaires de chiens du parc Lafond.

« Il y a beaucoup de solitudes dans les villes. Pour bien des gens, le parc canin est le seul endroit où ils peuvent être en contact régulier avec d’autres humains. Ces lieux sont de véritables centres communautaires où se tissent des liens qui dépassent largement les préoccupations canines », observe-t-elle.

« Regarde, Mégane, c’est un zoo urbain », a dit le papa à vélo en faisant un arrêt aux abords de l’enclos du parc Pélican, dans l’arrondissement de Rosemont-La Petite-Patrie. En effet, ces lieux sont de formidables observatoires de la vie qui bat dans les quartiers.

Dans un mémoire présenté en 2009 à la Ville de Longueuil, Sandra Friedrich, anthropologue et auteure du carnet Web Sandra et le chien, soulignait qu’au cours des 50 dernières années, l’évolution des modes de vie avait modifié le rapport que nous entretenons avec l’animal. « Il est urgent de concevoir le vivant autre qu’humain comme un facteur positif dans la vie urbaine : l’animal fait société tant il permet la permanence ou le rétablissement de passerelles sociales », écrivait-elle.

Sandra Friedrich est du nombre des militants en faveur d’espaces où les chiens peuvent courir en liberté à proximité du domicile de leurs propriétaires. « L’implantation d’espaces où ils sont autorisés à se promener sans contrainte répond à la demande de ceux qui expriment ce besoin. D’autre part, il permet de mieux faire respecter la tenue en laisse, l’achat de la médaille voire l’interdiction d’accès dans les autres secteurs du parc », notait-elle.

La valeur ajoutée des enclos canins en ce qui concerne le resserrement des relations communautaires en milieu urbain est de plus en plus reconnue ailleurs dans le monde. On peut lire sur le site Web de l’association américaine Ohlone Dog Park, de Berkeley, en Californie, que quelque 700 nouveaux sites sont inaugurés chaque année, dans les villes comme dans les milieux ruraux. Helsinki, en Finlande, avec son demi-million d’habitants, compte 60 parcs canins de proximité.

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