Mon prof sur Youtube !

Exit les cours magistraux! Les cégépiens apprennent de plus en plus leur matière à l’aide de capsules vidéo et la mettent en pratique en classe, sous la supervision de leur professeur. C’est la pédagogie inversée.

par Isabelle Grégoire
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Photo : J.-F. Bérubé

Impossible de roupiller au fond de la classe de Samuel Bernard?! Il circule sans arrêt parmi les tables pour aider ses étudiants dans leurs travaux pratiques. «?Ç’a remplacé la course à pied comme activité physique dans ma semaine?!?» blague le jeune homme de 30 ans, qui enseigne au cégep régional de Lanaudière à Terrebonne. Adepte de la «?pédagogie inversée?», il a ses étudiants à l’œil. «?Ils appren­nent la matière en dehors des heures de cours et l’approfondis­sent en classe par des exer­cices en équipe.?»

Comme son nom l’indique, la pédagogie inversée oblige les cégépiens à assimiler la théorie par eux-mêmes. Exit l’enseignement magistral classique. C’est à l’aide de courtes séquences vidéo (15 minutes, pas plus), créées par leur prof, qu’ils se familiarisent avec le théorème de Pythagore, la factorisation de polynômes et autres notions de mathématiques.

D’abord découragés par la charge de travail (jusqu’à 10 vidéos hebdomadaires, assorties d’autant de tests à faire à la maison), les étudiants de Samuel Bernard se sont vite habitués. «?Une fois qu’on a acquis la discipline, c’est vraiment une bonne formule?», dit Catherine Fillion, 24 ans, inscrite en techniques de comptabilité et de gestion, qui a suivi un cours «?inversé?» de statisti­ques l’automne dernier. «?Ça nous permet d’apprendre à notre rythme, en réécoutant autant de fois qu’on veut les séquences moins bien com­prises.?» Sans compter que le prof est disponible – sur rendez-vous – pour clavarder et répondre aux questions en ligne.

La pédagogie inversée, c’est «?la?» nouveauté de l’automne dans les cégeps. Partout dans la province, des enseignants commencent à produire des capsules vidéo, transformant le contenu de leurs cours en sons et en images. Les cégépiens peuvent les regarder quand bon leur semble – sur leur téléphone intelligent dans le métro ou sur l’ordinateur familial. Cette méthode, apparue aux États-Unis au milieu des années 2000, a d’abord été expérimentée par des professeurs de sciences. Si aucune étude sérieuse n’a encore démontré hors de tout doute son efficacité, un sondage mené cet été par le réseau Flipped Learning Network (flippedlearning.org) auprès de 450 enseignants américains indique que 88 % d’entre eux sont plus heureux au travail lorsqu’ils enseignent de cette manière. Et 67 % de leurs élèves récoltent de meilleures notes?!

Pionnier de cette approche au Québec, Samuel Bernard anime depuis l’automne un atelier en ligne sur «?La classe inversée et la baladodiffusion?», pour le compte de l’Association pour les applications pédagogiques de l’ordinateur au postsecondaire. La centaine de capsules qu’il a réalisées font fureur sur YouTube, avec plus de 70 000 visionnements depuis un an. Ses explications sont suivies jusqu’en France et au Maghreb. Le conflit étudiant du printemps québécois lui a aussi permis d’élargir son public. «?Merci, vous avez sauvé mon exam?! Pas facile après six mois de grève de se rappeler des stats?», écrit un internaute.

Les vidéos de Samuel Bernard – qui ne montrent ni sa barbe ni sa tignasse brunes, mais seulement les formules mathématiques tracées à l’aide d’une tablette tactile et d’un stylet – n’ont pourtant rien de folichon. Leur production exige beaucoup de travail?: environ quatre heures pour un cours de 10 à 15 minutes. Le professeur compte mettre en banque la totalité de ses cours, dont les notions fondamentales ne changeront pas.

Bernard Samuel, professeur de mathématiques au cégep de Terrebonne, a adopté la pédagogie inversée. En classe, il aide ses étudiants, qui travaillent en équipe.

Professeur de chimie au collège de Maisonneuve, à Mont­réal, Christian Drouin s’est lui aussi lancé dans l’aventure. Depuis le début de la session d’automne, tous ses cours sont «?inversés?». «?Issus de la réforme, les élèves de cette génération sont tout à fait préparés à ce type d’enseignement, dit-il. Quand ils sont bien encadrés, ils adorent travailler en équipe en classe, collaborer et s’entraider.?»

Christian Drouin estime que cette approche oblige les enseignants à retrouver l’essence de leur métier?: être un bon pédagogue plutôt qu’un bon présentateur. «?Jusqu’à présent, j’enseignais pendant 30, 45 minutes et je répondais à quelques questions, toujours posées par les trois ou quatre bollés de la classe. Je peux maintenant aider ceux qui ont plus de difficulté à suivre.?» Après avoir visionné ses vidéos (qu’il présente sur YouTube sous le nom de MrProfdechimie), les étudiants savent exactement ce sur quoi ils butent. Le prof peut ainsi ajuster rapidement le tir en classe.

Son collègue Christian Roy, professeur de littérature, vient aussi de plonger dans la classe inversée. Auteur de capsules rigo­lotes – également diffusées sur YouTube -, il est convaincu que ces vidéos, qui portent notamment sur les différents courants littéraires, lui permettront d’inté­resser plus d’étudiants à sa matière. «?Je vais pouvoir faire en classe des choses plus utiles et plus intéressantes, dit-il. Par exemple, accompagner les élèves dans l’analyse de textes, pour laquelle ils ont davantage besoin de mon expertise que pour apprendre des dates ou des noms de personnages.?»

La classe inversée n’est cependant pas une panacée. «?Il faut que le matériel vidéo soit stimulant et que les étudiants soient motivés et encadrés?», dit Gérald Boutin, professeur au Département d’éducation et de formation spécialisées de l’UQAM. Par ailleurs, les professeurs ne sont pas tous à l’aise avec l’idée d’investir temps et énergie dans la production de cours sur vidéo. Ni experts dans l’art de rentabiliser en classe le temps gagné grâce à l’«?inversion?». Mais au collège Édouard-Montpetit, à Longueuil, on est fin prêt pour aider les profs intéressés. Un studio d’enregistrement leur permet de créer leurs propres capsules audio ou vidéo.

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