Et si la Révolution tranquille n'était pas cet événement fondateur du Québec moderne tant célébré ? De plus en plus de spécialistes osent s'attaquer à ce monument de notre histoire.

Un cours entier, 45 heures, sur la Révolution tranquille ? Stéphanie Lacroix, étudiante en histoire à l'UQAM, n'y croyait pas. « J'ai été surprise de voir que la Révolution tranquille pouvait faire l'objet d'un cours. Je ne pensais pas qu'il y avait assez de matière. » Aujourd'hui âgée de 25 ans, bientôt titulaire d'une maîtrise, Stéphanie admet que la vision qu'elle avait de cette période était un peu réductrice. « Pour moi, la Révolution tranquille, c'était lié à l'équipe de Jean Lesage, c'était un programme politique et ça s'était terminé avec la défaite des libéraux en 1966. »
Ses études et ses lectures lui ont ouvert les yeux. « Je me rends compte que c'était quelque chose de très global, que c'était aussi un phénomène à l'échelle occidentale. Pour moi, ça reste un concept ouvert à de multiples interprétations. Était-ce vraiment une rupture ? »
S'il y a une idée qui est aujourd'hui contestée par des commentateurs de plus en plus nombreux, c'est justement celle d'une rupture, d'une cassure entre le Québec d'avant 1960 et celui qui a suivi. La Révolution tranquille a été élevée au niveau d'un mythe : avant elle, la « Grande Noirceur », après elle, la « Lumière ». Avant elle, l'Église et Duplessis, soit l'obscurantisme et la dictature, après elle, la libération, la justice, la démocratie.
Avec son livre-choc Oublier la Révolution tranquille (Liber, 1999), le journaliste et économiste Gilles Paquet, professeur retraité de l'Université d'Ottawa, a été l'un des premiers à combattre ce mythe réducteur. « On attribue à ce symbole qu'est la Révolution tranquille une puissance qui est inventée, explique-t-il. La plupart des idées qui ont porté cette révolution étaient des idées traditionnelles venant de l'Action catholique. Même si Jean Lesage et René Lévesque n'avaient pas été là, les réformes se seraient faites quand même. La démographie l'exigeait. »
Comment juger des résultats ? « En tant qu'idée, la Révolution tranquille a eu des répercussions positives ; il fallait bouger, dit-il. Deux millions de Québécois sont nés entre 1951 et 1966. Cette vague démographique à elle seule imposait des changements. Il fallait construire des écoles, créer les cégeps, puis l'Université du Québec. Par contre, les infrastructures que la Révolution tranquille nous a laissées en éducation et en santé sont un échec total. » L'État a « travaillé à la hache », estime-t-il, tout en admettant qu'il était le seul à pouvoir intervenir : « Il fallait que l'État s'en mêle. Il y a eu un rattrapage dans les années 1960 et l'État a joué un rôle important. »
Historiens et économistes s'entendent sur ce point. La Révolution tranquille a marqué un changement total d'attitude à l'égard du rôle de l'État dans l'économie et l'organisation sociale. Autant le régime de Maurice Duplessis le rejetait, autant par la suite le gouvernement de Jean Lesage fera de l'État le levier de la promotion des « Canadiens français » et le maître d'œuvre de la démocratisation en éducation et en santé.
Le mythe d'une Révolution tranquille comme rupture totale avec le passé, Gilles Paquet n'était pas le premier, en 1999, à en montrer le côté caricatural. Dès les années 1980, l'historien Jean Hamelin, dans son Histoire du catholicisme québécois (Boréal Express, 1984), mettait en lumière le fait que ce sont des catholiques qui, dans les années 1940-1950, ont combattu l'omniprésence d'un pouvoir clérical étouffant, laissant peu de place à l'initiative des « laïcs », comme on disait alors. L'historien observe que, dès l'après-guerre, « l'émergence d'une intelligentsia, liée au développement des universités, des mass-médias et des mouvements sociaux, est un événement historique ». Cette élite, composée à la fois de clercs et de laïcs, entend changer les règles du jeu, mettre fin au culte du « Cheuf », remplacer la charité par la justice, instaurer de la rationalité dans l'organisation sociale.
Jean Hamelin décrit un catholicisme québécois partagé entre deux tendances, comme l'était le catholicisme français à la même époque : d'un côté, une frange conservatrice, autoritaire et hiérarchique, tournée vers Rome ; de l'autre, une aile réformatrice, qui croyait que l'Église devait mieux comprendre le monde contemporain et s'y adapter si elle voulait espérer y jouer un rôle. C'est cette aile qui inspirera les grandes réformes de la Révolution tranquille et celles, aussi, du concile Vatican II. Le dominicain Georges-Henri Lévesque, fondateur, en 1938, de l'École des sciences sociales de l'Université Laval, a incarné cette aile réformatrice au Québec. À ceux qui disaient que « toute autorité vient de Dieu », il rétorquait : « La liberté aussi vient de Dieu. »






