De plus en plus de géants pharmaceutiques testent leurs nouveaux médicaments dans les pays pauvres, moins tatillons. Faut-il douter des résultats? Voici un article que L’actualité avait publié à ce sujet en 2006.

Au pied du monastère Saint-Michel, dont les dômes d'or dominent Kiev, se trouve un immeuble un peu délabré. Il abrite, au sous-sol, une petite association d'aide aux personnes séropositives, Vertikal. Sa tâche est colossale: le groupe milite pour que les malades ukrainiens aient accès aux trithérapies. À l'heure actuelle, c'est le cas de 2 600 séropositifs, alors que les Nations unies estiment que 80 000 devraient déjà être sous traitement! Il ne faut donc pas s'étonner si Vertikal rapporte que, pour obtenir des médicaments, des malades ont déjà accepté de participer à des essais cliniques, des études visant à déterminer l'efficacité de nouveaux traitements.
En Ukraine, comme ailleurs dans l'ex-bloc de l'Est, de grands groupes pharmaceutiques testent des médicaments. Dans le passé, ceux-ci étaient soumis à des essais là où ils étaient vendus: en Amérique du Nord (les États-Unis représentent 40% du marché mondial) et en Europe. Depuis les années 1990, toutefois, la recherche se délocalise vers les "marchés émergents". Jean-Pierre Garnier, président de GlaxoSmithKline, la plus importante firme pharmaceutique au monde après Pfizer, confiait récemment au magazine américain Fortune que c'est là qu'auraient lieu la moitié des essais cliniques effectués par son entreprise d'ici 2007.
Le mouvement est déjà bien engagé. Fer de lance de l'industrie, les "sociétés de recherche sous contrat" (SRC) ont déjà ouvert des bureaux dans l'ex-bloc soviétique et en Afrique. Ce mouvement est même "massif", selon Emmanuel Sève, auteur d'une étude sur le redéploiement des groupes pharmaceutiques pour Precepta, cabinet d'études français sur les entreprises.
Pour saisir l'ampleur de la ruée vers l'est et le sud, il suffit de consulter le site Internet que les National Institutes of Health (voir "Le campus de l'impossible", 1er nov. 2005) consacrent aux principaux essais cliniques menés dans le monde (www.clinicaltrials.gov).
Prenons un exemple: le fondaparinux, médicament que le laboratoire britannique GlaxoSmithKline commercialise sous le nom d'Arixtra. Cet anticoagulant diminue les risques de thrombose chez les personnes opérées de la hanche ou du genou. Son fabricant croit que cette molécule pourrait aussi réduire les risques de récidive après un infarctus. Pour s'en assurer, on a recruté 12 000 patients dans des centaines de "sites", nom qu'on donne aux hôpitaux ou cliniques qui participent à de telles études. Leur emplacement géographique en dit long sur la délocalisation en cours: l'Europe de l'Ouest se taille la part du lion, mais les 19 "sites" nord-américains, dont l'Institut de cardiologie de Montréal, font pâle figure comparativement aux 27 du Brésil, aux 33 de la Pologne et aux 63 de l'ex-Union soviétique.
Il n'est pas absurde de tester des médicaments auprès de volontaires depuis Saint-Pétersbourg jusqu'à Johannesburg, surtout pendant les phases 2 et 3 des essais (voir l'encadré ci-dessous). Les chercheurs peuvent ainsi connaître les effets d'une molécule sur des sujets dont le patrimoine génétique et les habitudes alimentaires varient d'un continent à l'autre. Mais la recherche menée dans des pays pauvres, souvent marqués par la corruption, la faiblesse de l'État et la désorganisation de la société civile, soulève d'épineuses questions, y compris la plus délicate: des sociétés pharmaceutiques délocalisent-elles leurs essais cliniques pour contourner les contraintes que leur opposent, dans les pays riches, les tribunaux et les défenseurs de la santé publique?
Oui, répond le Dr Jean-Philippe Chippaux, de l'Institut de recherche pour le développement, à Paris, un spécialiste de l'Afrique. "Des firmes pharmaceutiques organisent des essais cliniques au mépris de l'éthique et de la sécurité des patients, soutient-il: absence de consentement des sujets, information sommaire, contrôle thérapeutique insuffisant, faible bénéfice pour les malades ou la population..."
Non, répond le Dr Philippe Kourilsky, ex-directeur général de l'Institut Pasteur, à Paris, qui estime qu'il faut, au contraire, assouplir les contraintes réglementaires pour que les chercheurs s'attaquent enfin aux "maladies négligées" (voir "Trêve de prudence!", p. 49).
Avec le vieillissement de la population, l'industrie pharmaceutique devrait logiquement être la plus profitable de l'économie mondiale. Ce n'est pas le cas, parce qu'elle subit un manque à gagner chaque fois qu'un de ses brevets tombe dans le domaine public et qu'une molécule est copiée et vendue sous forme de générique. Les entreprises doivent donc se lancer dans la course au médicament-vedette, celui qui rapportera des milliards à son fabricant.
Le hic, c'est que la mise au point d'un médicament est longue (plus de 10 ans), onéreuse (des centaines de millions de dollars) et de plus en plus incertaine. En 2002, l'agence américaine des produits alimentaires et pharmaceutiques, la Food and Drug Administration, dont le feu vert est essentiel pour percer le juteux marché des États-Unis, n'a approuvé que 18 nouvelles molécules!





