Ils sont 14 et ont un point commun : ils sont athées et ont décidé d’en débattre dans un manifeste à paraître cet automne. Parmi eux, notre collègue Louise Gendron.

(Extrait du livre Heureux sans Dieu, Des incroyants, athées et agnostiques, témoignent, sous la direction de Daniel Baril et Normand Baillargeon, publié avec l'aimable autorisation de VLB Éditeur.)
La petite fille, béret sur la tête, missel à la main, fait le court pèlerinage qui la mène du couvent à l'église du village. Tous les soirs d'octobre, mois de saint Joseph. Et tous les soirs de mai, mois de Marie. Entre les deux, l'avent. Le carême. Et trois fois par semaine, la messe. Chantée, à l'aube et à jeun. La prière six fois par jour. Les repas en silence. Et la jupe de l'uniforme qui, quand la couventine s'agenouille, doit toucher le sol.
La petite fille, c'est moi. J'ai 11 ans. Et malgré le calendrier qui marque 1966, je vis au XIXe siècle.
Le bon Dieu est bon. Il a créé le ciel et la terre, Il a créé les animaux. Et Il a créé les religieuses, qui, par amour pour Lui, s'occupent de moi. Parce que le bon Dieu a aussi fait mourir mon père. Et que ma mère, qui doit travailler pour nous faire vivre, ne peut s'occuper de nous, mon petit frère de cinq ans et moi. Le bon Dieu est bon.
Mes compagnes et moi dormons dans des « cellules », où seul un rideau blanc nous permet de nous déshabiller à l'abri des regards des gens qui passent dans le couloir. Il faut le soir emplir la cruche d'eau avec laquelle on se débarbouillera le matin ; en hiver, un épais frimas couvre l'eau. On sort le samedi midi, après la répétition des chants religieux de la semaine suivante. On rentre le dimanche soir après souper. Pas de tragédie, pas de drame. Mais la vie comme un long ruban gris. À l'ombre du crucifix, sous la houlette de femmes auxquelles rien - ni famille ni émotion - ne nous lie. L'absence d'amour comporte certains inconvénients, mais permet d'avoir les yeux en face des trous.
***
Ainsi, même une enfant peut se rendre compte que sœur Chose des Anges déteste sœur Machin Rédempteur, que sœur Truc de Marie est une Hitler en cornette et que la pauvre sœur Unetelle du Perpétuel Secours est le souffre-douleur de ses compagnes. Trente femmes dans un petit couvent, trente scorpions dans un bocal. Engluées dans le miel de la parole de Dieu. Et sans respect pour l'intelligence.
« Ma sœur, pourquoi le bon Dieu fait-il mourir des enfants en Afrique ?
- Il rappelle à Lui les meilleurs.
- Alors, Dieu préfère les petits Noirs aux petits Blancs ?
- Il a d'autres desseins pour nous. Ouvrez vos manuels à la page 46.
- Ma sœur, avec qui Caïn s'est-il marié ?
- Ne pose pas de questions insolentes. »
J'ai décroché.
Il faut dire que je n'étais pas très bien amarrée. C'est la faute du père Noël, je crois. Toute ma petite enfance, cet ogre vêtu de rouge et volant dans le ciel m'a terrifiée. La barbe et la grosse voix, bien sûr. Mais surtout parce qu'il ne cadrait pas avec le reste de la réalité. Je me souviens du soulagement éprouvé le jour où - j'avais peut-être cinq ans - j'ai appris qu'il n'existait pas pour de vrai. Que les cadeaux de Noël venaient de mes parents qui m'aimaient beaucoup. Franchement, j'aimais mieux ça.






