Des enquêteurs privés surveillent des travailleurs pour le compte des patrons... et ça dérape parfois. Québec tente de civiliser l'industrie de la sécurité.

Aux yeux de ses collègues de l'hôtel Gouverneur, Benoît Gascon était un équipier modèle. Il sortait les poubelles, passait le balai, lavait les murs et nettoyait les toilettes en sifflotant, et il avait toujours de bons mots pour ses compagnons de travail.
« C'était le boulot idéal, dit-il. Le concierge, c'est le gars à qui on ne fait pas attention. Il n'a l'air de rien, il est inoffensif. »
En réalité, Benoît Gascon était une taupe. Un agent double embauché pour surveiller le personnel de cet établissement hôtelier de 125 chambres de l'île Charron, tout près de Montréal.
La direction de l'hôtel soupçonnait plusieurs employés de voler de l'argent, du matériel et de la nourriture. Pour en avoir le cœur net, elle a fait appel à une agence d'investigation de Montréal, le Groupe Gibraltar, qui a confié la tâche à Benoît Gascon.
« Pour obtenir de l'information, j'ai dû bâtir un lien de confiance et d'amitié avec les employés », raconte l'enquêteur, qui avait 44 ans au début de son mandat. C'était à l'automne 2003. Afin de ne pas nuire à la couverture de ce petit homme au visage rond, la direction de l'hôtel a embauché une autre agence pour suivre les employés soupçonnés de vol et accumuler des preuves contre eux. Quelques mois plus tard, des employés étaient congédiés pour vol. Benoît Gascon estimait avoir réussi « sa mission ».
Chaque année, au Québec, de nombreuses entreprises font ainsi appel aux services d'enquêteurs privés dans le but de surveiller ou d'espionner leurs employés. En toute légalité. De l'aveu même de chefs syndicaux interviewés pour ce reportage, les employeurs n'ont parfois d'autre choix que de recourir à des agents doubles pour débusquer des travailleurs malhonnêtes. Il peut en aller de la survie de leur entreprise. Mais le recours aux enquêteurs privés soulève des questions troublantes. Jusqu'où peuvent-ils aller pour atteindre leurs objectifs ?
L'histoire de l'agent Gascon lève le voile sur un des aspects les plus méconnus d'une industrie en pleine explosion, celle de la sécurité privée. Elle illustre aussi les zones floues dans lesquelles ces travailleurs de l'ombre doivent manœuvrer. Et les risques de dérapage que leurs missions comportent, tant pour les employeurs que pour leur personnel et les agents doubles.
Car Benoît Gascon ne s'est pas contenté de piéger des voleurs. Après s'être disputé avec les patrons de l'agence de surveillance qui l'embauchait, il est passé directement au service de l'hôtel Gouverneur. La suite est digne d'un roman d'espionnage. Gascon est parvenu à se faire élire à la tête du syndicat local et il a même convaincu ses « collègues » de changer d'affiliation syndicale, avant d'être congédié, en décembre 2005, dans des circonstances troubles. À ce jour, les employés de l'hôtel Gouverneur de l'île Charron n'ont jamais su la véritable identité de leur ancien leader syndical.

Benoît Gascon prévient ceux qui seraient tentés de jouer les
James Bond : « J'ai adoré mon travail, mais les risques n'en
valent pas le coup. »
Photo : Olivier Hanigan
Celui-ci allègue aujourd'hui que la direction de l'hôtel Gouverneur lui a demandé de se hisser à la tête du syndicat. L'entreprise nie catégoriquement cette version des faits. Par la voix de son avocat, Jean-Claude Hébert, elle affirme que Benoît Gascon a lui-même pris l'initiative de présenter sa candidature à la direction du syndicat. « Le poste était vacant et personne ne le convoitait », écrit Me Hébert.





